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Société 4 min de lecture

La marche sur Rome

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition novembre 2022
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Le Premier ministre Xavier Bettel s’est récemment rendu en Émilie-Romagne en compagnie de 38 représentants d’entreprises. Il a ainsi conféré un poids protocolaire à la mission économique organisée par la Chambre de commerce. Le point d’orgue de ce voyage a été la visite des usines Lamborghini.

Entre-temps, il s’est rendu à Saint-Marin pour une visite officielle. Cette république est légèrement plus grande que le canton de Vianden. Elle a été fondée à l’époque de l’Antiquité tardive en tant que communauté chrétienne. Plus tard encore, elle a été oubliée dans les Apennins. Seuls les collectionneurs de timbres connaissent son existence.

Xavier Bettel s’est ensuite rendu à Rome pour une visite officielle dans l’État du Vatican. Il s’est entretenu avec le pape et a rencontré son secrétaire d’État, le cardinal. Le chef du gouvernement luxembourgeois se trouvait à quelques centaines de mètres du Palazzo Chigi. Il n’a pas rendu de visite de courtoisie au nouveau gouvernement. Pas de selfie, pas d’antipasti avec Giorgia.

Le hasard a voulu que ce jour-là marque le centième anniversaire de la « Marche sur Rome ». Ce jour-là, Benito Mussolini se rendit à Rome en train de nuit. Le roi, le pape, l’armée et la Confindustria attendaient le Duce. Pour lui confier le pouvoir.

Entre-temps, le Partito Nazionale Fascista s’est rebaptisé Fratelli d’Italia. Sa « Duca » s’appelle Giorgia Meloni. Le parti reste autoritaire et raciste, chauvin et protectionniste. Il s’oppose aux syndicats. Il défend la propriété privée et la famille chrétienne.

En Italie, les classes possédantes se sont enrichies. Elles ont été battues face à la concurrence internationale. La classe ouvrière est vaincue et vit dans la précarité. Une partie de la petite bourgeoisie et des classes moyennes s’appauvrit. L’agriculture est en déclin. Le rapport de forces entre les classes a changé.

Les nouvelles réalités sociales dépassent les anciens cadres politiques. Les classes moyennes déçues ont voté pour le millionnaire Silvio Berlusconi, le clown Beppe Grillo, le rustre Matteo Salvini, et ont acclamé le gouverneur de la banque centrale Mario Draghi. Le bonapartisme reste instable. C’est désormais au tour des petits-fils de Mussolini de tenter leur chance.

En février 2000, les chrétiens-démocrates autrichiens ont formé une coalition avec le FPÖ, parti d’extrême droite. Les autres gouvernements de l’UE, y compris le gouvernement Juncker/Polfer, se sont dits consternés et ont envisagé des sanctions. Aujourd’hui, cela ne viendrait plus à l’esprit de personne.

Aujourd’hui, l’extrême droite fait partie du quotidien européen. Elle est représentée au sein des gouvernements en Italie, en Lettonie, en Pologne, en Suède, en Slovaquie, en Slovénie, en République tchèque, en Hongrie… Au Parlement européen, deux groupes politiques d’extrême droite représentent 18 % des députés.

En 2010, l’ADR a rejoint le Parti des conservateurs et réformistes européens. Ce parti regroupe notamment les Fratelli d’Italia, le PiS polonais, les Démocrates suédois, le parti espagnol Vox, ainsi que les nostalgiques de la Waffen-SS « Tout pour la Lettonie ! ». La présidente du parti est Giorgia Meloni. Fernand Kartheiser siège au comité directeur.

Les héritières du Duce renoncent à la terreur ouverte : la gauche a disparu. Les technocrates de l’UE se portent garants de la violence économique. Les Fratelli d’Italia ne promettent pas d’« autarchia ». Ils se soumettent à l’euro et aux marchés financiers. « L’Italie poursuit la ligne de Draghi », se réjouissait lundi le quotidien allemand FAZ. Pour se démarquer politiquement, ils attisent la haine envers les demandeurs d’asile, les homosexuels et les ravers.

La démocratie en Europe de l’Est fait grimper les coûts salariaux de VW et d’Auchan. Au cœur de l’Europe, le repli nationaliste et la haine des faibles envers ceux qui sont encore plus faibles constituent des « frais divers » pour la compétitivité internationale. L’UE accorde à l’Italie 200 millions d’euros issus du fonds Next Generation EU. Afin que l’excédent commercial allemand et les hausses des taux d’intérêt ne déclenchent pas une nouvelle crise de l’euro. En contrepartie, Giorgia Meloni a prêté serment à Maastricht, à l’OTAN et à l’Ukraine.

Malgré tout, Xavier Bettel n’a pas été le premier à prendre un selfie avec elle. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil, Charles Michel, l’ont accueillie avec le sourire.