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Société 5 min de lecture

La fin de la confiance primitive

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juillet 2021
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Secouer les algues de mes cheveux, ou quoi que ce soit d’autre, sortir lentement la tête de la boue toxique, sortir lentement de la pourriture, du marécage. Ramper, ramper, pas de petit oie après pas de petit oie, maman, je peux ? Sommes-nous encore là ? Je suis encore là ? Ou est-ce là-bas, cet autre lieu, cet entre-deux entre le marron et le gris, entre l’horreur et le tumulte. Entre le poisson et la viande. « Fantomatique », dit Angela Merkel, d’ordinaire si peu encline à la poésie.

Un homme complètement désemparé, assis sur un bloc de béton. Sommes-nous tous encore là ? A-t-il encore toute sa tête ? Les voitures flottent dans la mer, il y a de la mer partout, mais ce n’est pas celle qu’il avait réservée. Au commencement était l’eau, tout recommence. Il est de retour au point de départ. Il est au bout du rouleau, l’eau coule en grinçant dans ses bottes. Il est trempé.

Des épaves jonchent les places de marché, des gargouillis s’échappent des profondeurs des galeries du métro. Des débris, qui n’étaient encore qu’un mobilier immobile il y a un instant, filent à toute allure ; des voitures nichent dans les arbres. Rien ne va plus avec rien : des installations délirantes d’artistes internationaux dans une Venise définitivement submergée, dernières traces, arte absurdo.

Les responsables politiques arpentent, l’air consterné, parmi les personnes touchées. À travers un paysage qui, comme dans un livre d’images, a été étonnamment redonné vie. Que l’humanité soit ! Que l’électricité soit ! Le réseau mobile est de nouveau opérationnel, la situation se détend. Des petites fées s’affairent à pousser et à transporter, et tout le monde met la main à la pâte, au point que l’émotion s’empare de ceux qui se retrouvent soudain à vivre dans un aquarium.

Les responsables politiques qui doivent désormais faire face à cette situation doivent y voir clair. Ils ne se battent pas contre des éléments, mais pour gagner des électeurs et des électrices. Rien qu’à les regarder, on voit qu’ils sont épuisés. Xavier Bettel, lui, a l’air très serein derrière son masque de pirate ; il semble très déterminé. Certes, il ne pleure plus aussi intensément qu’il y a trois ans, mais il reste un consolateur hors pair pour ceux qui sont dans la peine. Au Luxembourg, aucun corps n’est porté disparu, certes, mais combien d’âmes sont bouleversées, détruites ? Celles que la peur de la mort hante à vie, celles qui quittent leur foyer, où une soupe de poisson nauséabonde s’est installée.

En Allemagne, quelqu’un rit, ce qui ne cadre pas avec le scénario. Alors que le président fédéral Frank Walter Steinmeier s’efforce sincèrement de laisser transparaître sa consternation. Au milieu d’une phrase, il s’endort, tout comme nous. Angela Merkel, avec sa coiffure « wet look » et ses cheveux collés au front, se tient de l’autre côté de l’Atlantique et dit aussi quelque chose, mais elle s’endort elle aussi. L’un d’entre eux, quant à lui, éclate de rire comme un petit lutin, tandis que le président fédéral, impassible comme une pierre tombale, se démène. Cela ne passe pas bien auprès de l’électorat, et voilà déjà la contre-offensive avec un rire en réponse de la part de Frank Walter « Pierre tombale » Steinmeier. On a bien le droit de rire un peu, quand même. En ces temps si difficiles.

Parce que c’est vraiment terrible. En Allemagne. Oui, en Allemagne. Ça existe donc ? Comment est-ce possible, en Allemagne ?! Les autres continents, oui, bien sûr, là-bas c’est comme ça, ça a toujours été comme ça : ce sont eux qui sont chargés des catastrophes et des morts soudaines. Parce qu’elles sont tout simplement catastrophiques. Catastrophiques sur le plan climatique. Et que la Belgique connaisse des événements dévastateurs, ce n’est pas surprenant, pas vraiment. Nos voisins, si sympathiques mais impossibles à optimiser. Mais l’Allemagne. L’Allemagne, justement. D’abord cette région si paisible, la plus paisible qui soit. Où les gens sont un peu comme nous, posés. Sympathiques. Des gens y meurent parce qu’il pleut ! On n’est pas au Bangladesh ! Ce n’est pas une île des Caraïbes qui adresse des lettres de détresse au monde entier et doit demander l’asile ! Là-bas, tout est petit et à taille humaine, si ordonné, si bon enfant. Pittoresque. On a envie de s’y installer, d’y vieillir. Et puis il y a ce grand Land, avec ses trois lettres majuscules si laides. C’était autrefois une région industrielle. De la grande industrie. Puissante. Ils n’ont plus de réseau de téléphonie mobile. Les voitures défilent comme des canots pneumatiques. Un bouillon brun clapote sur les autoroutes. Quelque part gisent des morts, dans des épaves. Recouverts d’une croûte de boue.

Si cela est possible en Allemagne. Que quelque chose comme ça arrive. Du jour au lendemain. Que quelque chose comme ça s’abatte sur les Allemands, pendant leur sommeil. Si cela arrive aux Allemands. Eh bien, dans ce cas. Alors plus rien n’est impossible. Alors tout est possible.