BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Société 4 min de lecture

La femme accomplie

La petite témoin de l'époque et du travail invisible

Article paru dans Édition avril 2024
Partager l'article sur

Une femme se rend dans un centre d’accueil de la ville de Vienne destiné aux femmes en situation de crise, pose sa tête sur la table et ne dit qu’une seule phrase : « Je n’en peux plus. » Cette femme a fui la guerre en Ukraine il y a deux ans et vit seule avec ses deux enfants à Vienne.

Une femme s’allonge sur le sol dans une ville et reste simplement allongée là. « Elle est restée allongée », dit-on au Luxembourg après un accident de la route mortel. Cette femme n’a pas été victime d’un accident de la route mortel. Peu de temps après, une deuxième femme s’allonge à côté d’elle. Puis une troisième. Et une quatrième. Elles sont de plus en plus nombreuses. Des femmes de tous âges et de toutes les couches sociales, issues de l’immigration et ayant vécu toutes sortes d’histoires, possibles et impossibles. Les femmes restent allongées, tandis qu’autour d’elles, tout continue comme si de rien n’était. Mais pas pour longtemps. Car sans elles, rien ne fonctionne.

Tout reste tel quel, comme les femmes se sont allongées. Tel est le thème et le message de *Und alle so still* (Et toutes si calmes), le nouveau roman de l’auteure autrichienne Mareike Fallwickl. Un roman qui fait beaucoup parler de lui, malgré – ou peut-être à cause de – la représentation caricaturale et stéréotypée de ses personnages principaux, ainsi que de son intrigue traitée sous forme de thèse ; il touche sans doute ce fameux point sensible. Il aborde un thème féministe classique et bien ancré, sur lequel une génération de jeunes écrivaines, inspirée par les ravages de la pandémie, s’attaque actuellement avec brio. Face aux structures patriarcales tenaces et oppressantes d’un pays qui détient le record du nombre de féminicides, ce renouveau littéraire reste un cri de révolte, un appel à l’aide. Ce classique est revisité à travers les ingrédients de l’époque actuelle, eux aussi devenus désormais classiques. La devise « cuisine, église, enfants » a laissé place à « carrière, enfants », et depuis la maison connectée, l’influenceuse nous salue.

Dans le roman de Mareike Fallwickl, les femmes se sont couchées, tout comme leur travail. D’ailleurs, leur travail n’était parfois même pas un vrai travail ; pendant longtemps, il n’existait pas même de mot pour le désigner. Les tâches ménagères, oui, mais ce travail avec les gens, comment l’appelle-t-on ? Et ce travail n’était même pas rémunéré. Il n’est toujours pas rémunéré. Et quelle valeur a quelque chose qui n’est pas rémunéré ?

« C’est ce qu’il y a de plus précieux », dit l’homme, et beaucoup de femmes le disent aussi ; tellement précieux que l’homme ne peut pas le payer. Cette chose inestimable s’appelle l’amour. Et c’est à la personne aimante, communément appelée « femme », qu’incombe cette responsabilité. Une responsabilité qui s’ajoute à son travail, pour lequel elle est d’ailleurs rémunérée, même si c’est très souvent bien moins que l’homme, ce qui est rappelé chaque année à l’occasion de la Journée de la femme. Mais c’est elle qui l’a voulu ainsi !

Et ce qui a le plus de valeur n’est-il pas en même temps ce qu’il y a de plus naturel ? « Le travail de soins », disent désormais ces femmes d’un ton si neutre et si froid, tout en faisant leurs calculs. Ces comptaires d’« unités d’amour ».

L’amour. Et puis arrivent ces monstres de « Regretting Motherhood ». Et ces femmes pro-avortement. Que l’on avorte, très bien, ce qui doit être fait doit être fait, mais faut-il pour autant en faire tout un spectacle ? Au lieu de s’en occuper discrètement, de s’en débarrasser discrètement ? Et puis, qu’en est-il des enfants ? Ceux qui sont là. Après tout, ce sont eux qui les ont voulus ! Qui a encore aujourd’hui des enfants non désirés ?

Quelques femmes sont assises ensemble ; elles parlent de cette Ukrainienne qui est entrée dans le centre d’accueil pour femmes en situation de crise et qui a posé sa tête sur la table. Elles hochent la tête et échangent des regards, comme si elles savaient. Elles ne sont pas ukrainiennes, elles n’ont pas connu la guerre. Seulement le quotidien.

La femme ukrainienne a été félicitée par les autorités compétentes pour être arrivée à temps. Avant même cela. Ses enfants sont pris en charge dans un centre d’accueil d’urgence de la ville de Vienne, une solution provisoire qui n’a rien de réjouissant. Mais c’est mieux que rien. Ses enfants reviendront auprès d’elle ; on conseille à cette femme de prendre soin d’elle-même en attendant. Et ensuite ? Que se passera-t-il ensuite ?

Y aura-t-il pour elles autre chose que ce « lubrifiant social » qui a fait ses preuves ? L’antidépresseur pour femmes.