Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 4 min de lecture

La dose annuelle de mort

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition octobre 2022
Partager l'article sur

La société s’autorise encore cette mini-dose, peut-être pour son bien-être psychologique, et gratuitement. À des doses tout juste supportables, ça devient sérieux, de temps en temps, juste un instant, pas de panique. Des documentaires sur les services de soins palliatifs, sur des gens dont on dit qu’ils étaient encore en pleine vie il y a peu, sur des condamnés à mort que plus personne n’appelle ainsi. Des balades évocatrices dans les cimetières, les diverses coutumes pour mettre les gens sous terre, ou ailleurs, les propositions devenant finalement de plus en plus séduisantes. Le feu ? L’eau ? L’air ? Faites votre choix, puis place à l’après-fête pour les amis. Bon… en réalité, ils devraient s’arracher les cheveux, se déchirer les vêtements et être inconsolables. Crier. Souffrir. Au lieu d’être drôles, à mes dépens.

Une dose annuelle digeste et légère. Et oui, réservée uniquement à ceux qui sont restés assis ou qui traînent encore. Les retardataires. Ceux qui traînent encore par là. Au lieu de s’envoler. De s’échapper, comme à Noël, tout ce qui est analogique n’est destiné qu’à ceux qui n’y parviennent pas. Qui n’y arrivent pas. L’exode, avant l’exitus, ou ne serait-ce que l’idée même de celui-ci. Se souvenir.

Gratter du pied les feuilles en décomposition, toussoter, fixer du regard une tombe qu’on ne trouve jamais, ce trou noir de l’histoire familiale ; l’homme en jupe qui marmonne passe à toute vitesse, il lui reste encore tant de morts à honorer. Serrer quelques mains, celles qu’on serre une fois par an tout au plus, puis se faufiler. Se tirer. Visiter les ruines d’une famille à laquelle on appartient étonnamment, les cool, les jeunes ne sont bien sûr pas là, ils sont ailleurs. Dans le monde. En route à travers le monde ; pourquoi resteraient-ils là à traîner avec nous, vieux has-been, se montrent compréhensifs les baby-boomers. Ce n’est plus comme à l’époque où la matriarche en noir prenait la relève de la garde familiale.

Le cercueil de Staline est d’un rouge des plus merveilleux, jamais vu auparavant, pour lequel je ne trouve pas de nom, entre le rose et le vif. Il semble fait de roseau ou de mousseline, si léger qu’il pourrait s’envoler. À travers ces étendues infinies des plaines orientales, n’est-ce pas là une formule remarquable (à la manière de Scholl-Latour ?) : cette masse aux mille têtes qui avance, ce monstre de millions de têtes ruisselant de larmes qui se déplace en silence à travers toute l’Union des Républiques soviétiques. Au-dessus de tout cela, ces images saintes en marche, l’homme aux yeux vigilants, son portrait immuable. Tout-puissant, omniscient, omniprésent. Il repose dans un cercueil rose tiré par un cheval noir comme la nuit, le visage blanc comme une perce-neige sous un dôme transparent en forme de cloche à fromage ; il repose là comme un pilote, comme Blanche-Neige, comme une princesse licorne dans une bonbonnière. « Le plus grand génie de l’histoire de l’humanité » planera au-dessus de tous, au-dessus de ce cortège funèbre pâle, long de milliers de kilomètres, silencieux comme la mort, secoué uniquement par des sanglots, et devant le mausolée retentit « Dors bien, mon petit moineau », une berceuse qui plonge dans une transe de deuil. Une berceuse qui endort également le témoin de l’époque, qui doit avouer qu’elle n’était pas présente en personne lorsque Josip Vissarionovitch Staline a été mis en terre, elle ne figurait malheureusement pas parmi les invités européens en deuil, les représentant·e·s zélés des partis communistes, les intellectuel·le·s respectueux·seuses aux lunettes à la John Lennon. Non, elle s’est simplement retrouvée coincée devant un documentaire diffusé à minuit sur Arte, qui l’a condamnée à faire ses adieux à un meurtrier responsable de millions de morts. Ça commence à suffire. C’était Elisabeth, tout à l’heure.

J’hésite à publier une photo sur Facebook. On m’y voit de dos, en train de me rendre dans un endroit magnifique, en pleine nature. La photo est en couleur. Quand ce genre de photos est publié en noir et blanc sur Facebook, on sait ce que cela signifie. C’est de plus en plus fréquent dans mon cercle d’amis : de plus en plus souvent, quelqu’un se rend, en noir et blanc, dans un endroit magnifique. Il ou elle est seul(e). Même des années après son départ à l’étranger, on continuera à lui souhaiter son anniversaire sur Facebook.