La lutte entre les Lumières et l’obscurantisme remonte à près de trois siècles dans notre pays. Elle se mène actuellement à coups de canons à eau. La ligne de front est difficile à cerner : les partisans de l’obscurantisme ne sont pas seulement des excentriques et des charlatans, des anti-vaccins et des négationnistes du coronavirus. Les partisans des Lumières et de la science médicale ne sont pas toujours les ministres, les députés, les partis politiques et les syndicats qui se présentent comme tels. Pas plus que cette presse « des Lumières » qui publie quotidiennement des horoscopes.
C’est la religion qui a été à l’origine du conflit entre les Lumières et l’obscurantisme. Chaque année, le diocèse organise des voyages en bus vers Lourdes pour les malades et les personnes handicapées. Là-bas, ils peuvent remplir des bouteilles ou acheter de l’eau bénite provenant de la grotte de l’apparition mariale. Au cours de « l’Année de la Miséricorde » en 2015, le doyen Tom Kerger leur a prêché « à quel point la souffrance dans cette région est importante pour la vie de l’Église ». Le diocèse bénéficie de subventions publiques de plusieurs millions.
Au milieu des années 80, une secte spirite pratiquait des rituels de guérison sur des malades au Melickshof. L’un de ses remèdes était le jus de choucroute. Parmi les adeptes d’Engel Albert figuraient Hilda Rau-Scholtus, conseillère municipale du CSV, et Jean Colombera, qui devint par la suite député de l’ADR.
Les granules homéopathiques sont composés de sucre de table et d’additifs dilués à l’infini. Le règlement grand-ducal du 20 juin 1996 relatif aux médicaments homéopathiques autorise les préparations homéopathiques en tant que médicaments destinés à l’usage humain et vétérinaire. Il stipule que les granules et les teintures « ne peuvent pas faire l’objet d’une mesure d’interdiction de délivrance ou de retrait du marché au motif que l’effet thérapeutique fait défaut » (art. 52). Ce règlement a été rédigé par Johny Lahure, ministre de la Santé du LSAP, et Fernand Boden, ministre de l’Agriculture du CSV.
L’article 22 du Code de la sécurité sociale prévoit que les frais liés aux préparations homéopathiques sont pris en charge par l’assurance maladie. Il exclut les préparations homéopathiques du champ d’application de l’article 23. Cet article exige que les médicaments éligibles au remboursement soient « conformes aux données acquises par la science et à la déontologie médicale ».
L’homéopathie fait partie de l’arsenal de l’anthroposophie. Cette doctrine, fondée par l’Autrichien Rudolf Steiner (1861-1925), mêle mysticisme, ésotérisme et racisme. Dans un tract intitulé « Info Naturata », la chaîne de magasins bio fait la promotion de l’achat de fruits et légumes « [d]’après la doctrine de l’alimentation anthroposophique ». Steiner est également à l’origine de l’agriculture biodynamique. L’école Waldorf est anthroposophique. Sur son site Internet, elle vante le « génie aux multiples facettes » de Steiner. Le Tageblatt a rapporté le 8 avril que cette école privée refusait de se voir imposer des mesures de protection contre le coronavirus. L’école Waldorf bénéficie de subventions publiques de plusieurs millions.
Certains fondateurs et fondatrices du Parti des Verts avaient grandi dans un environnement marqué par l’anthroposophie, le mouvement Krishna, les « Children of God » et la croyance dans la sorcellerie. « La médecine dominante d’inspiration occidentale est malade. Elle souffre d’un matérialisme flagrant », pouvait-on lire dans leur programme électoral de 1994. « Nous avons besoin d’une revalorisation des méthodes thérapeutiques douces » (p. 17). Le programme électoral de 1999 promettait « un cadre juridique pour la reconnaissance des soi-disant “thérapies douces” telles que l’acupuncture, l’homéopathie, l’ostéopathie et la chiropraxie » (p. 23).
Les participants aux « Marches blanches » ont répondu à des appels lancés sur Internet. Mais ils ne sont pas sortis de nulle part. Ils ne venaient même pas des marges de la société. Des croyances superstitieuses subventionnées et des programmes politiques alternatifs ont nourri leur vision du monde. Aujourd’hui, ils la légitiment. Le tout associé à une désolidarisation néolibérale et à une hostilité envers l’État. Les partis au pouvoir le savent bien. Nier la pandémie de Covid-19 et refuser la vaccination, voilà ce que le gouvernement considère comme une offre sérieuse sur un marché libéral des opinions. L’ADR ne peut qu’en rire. Engel Albert est son saint patron.