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Société 4 min de lecture

Käferwalk

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juillet 2022
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Les feux sont rouges, puis verts, puis à nouveau rouges ; les voitures défilent, les quadrupèdes* et leurs bipèdes défilent, la dame avec son déambulateur, le monsieur avec son déambulateur, les personnes connectées qui gesticulent, les poussettes avec des tout-petits géants poussées par des mamans menues, les statues roulantes électriques. Le tramway, encore un, encore un. Tout défile, tout passe.

Tout le monde est sur la voie rapide, a des projets, veut atteindre un objectif. Ils ont des projets qu’ils mettent en œuvre, sans doute. Peut-être veulent-ils aussi simplement profiter de leur promenade, privilégier le plaisir plutôt que l’obligation : quel magnifique pignon, regarde, cette formation nuageuse !

« Regarde, un nuage », dit l’ancêtre à son descendant. Le petit bonhomme montre désormais quatre doigts, et il avait déjà le nuage. Le nuage, c’est beau, mais c’est plutôt le genre de chose que les mamies, les parents et autres personnes du même acabit s’efforcent désespérément de voir comme quelque chose d’édifiant. Un peu sur les tribulations de la plaine. Elle est sans fin en ce moment. « C’est beau », dit le petit bonhomme avec bienveillance avant de se replonger dans son domaine de prédilection. Son sujet de recherche, c’est-à-dire tout ce qui vole et rampe, tout ce qui se traîne et se déplace en provoquant des frissons, tout ce qui pique ou mord ou qui, tout simplement, avance maladroitement sur un nombre exagéré de pattes. Ce qui a des petits points, qui scintille ou qui est laqué d’un noir brillant semble tout droit sorti du catalogue du dieu égyptien de la mort.

Focus sur l’entomologie. Pourquoi pleure-t-on partout la disparition des insectes ? Ces personnes en deuil ne sont sans doute jamais accompagnées de leurs enfants, qui possèdent sans aucun doute des yeux de loupe et parviennent à repérer même nos créatures les plus discrètes. Cet objet d’étude est omniprésent, il grimpe péniblement le long des murs des maisons, animé d’une ardeur insondable, constamment stressé. Tout comme les passants sur le trottoir. Il entreprend des expéditions kamikazes sur le trottoir. Il a des pattes, des ailes, des antennes, des cornes, des pinces et des yeux d’extraterrestre, ou n’en a pas du tout, ou plus du tout ; ce sont des êtres en situation de handicap, parfois multiple, extrêmement divers, à tous les stades possibles de l’existence ou de la non-existence. Cette mini-momie, waouh, et cette fourmi solitaire, où est sa maman ? Celui qui n’a plus que sept pattes, il n’a sûrement pas obéi à sa grand-mère !

L’observatoire, c’est la rue ; c’est un laboratoire, une unité de soins intensifs, et c’est là que se déroulent les rituels posthumes. Tout cela prend logiquement du temps. Celui-ci devient extensible comme du chewing-gum, le temps et l’espace s’étirent, l’assistante entre peu à peu dans un état de transe, une sorte d’engourdissement, Siddharta au bord du flux de la circulation, une présence radicale ici et maintenant, sans doute le satori. Cette crotte de chien parfaitement sculptée, ce chewing-gum qui ne fait plus qu’un avec l’asphalte, qui a encore besoin d’une installation artistique ?

Mais qui a encore besoin de quoi que ce soit ? Comme ces passant·e·s se pressent avec désinvolture, perturbant les chercheurs pour une raison ridicule et mystérieuse ! Qui a encore besoin d’un safari avec les ingrédients touristiques habituels, avec des créatures aussi grand public que les lions et les bufflonnes ? Qu’est-ce que c’est comparé à un safari aux insectes, avec des millions de bestioles rampantes inconnues (UKO), où l’accompagnatrice dramatiquement incompétente doit de plus en plus souvent passer son tour ? Je ne connais malheureusement pas personnellement ce « schämgenier » ! Je ne sais malheureusement pas comment elle s’appelle. Elle n’a pas encore besoin de chercher sur Google, mais peut se laisser aller à l’observation.

Qu’est-ce que c’est comparé aux vacances pleines d’action, aux voyages d’aventure ? C’est ici que se déroule la vie, la survie ; la classe ouvrière est en marche, et les fainéants se laissent traîner par le prolétariat. Des « zéro-checkers » égarés qui titubent, ivres, entre des canettes de bière et des substances indéfinissables. Des boiteux et des malades, des gamins paniqués et des mamies arthritiques. L’amour. Deux lucioles qui ne font plus qu’un. De l’action à l’état pur.

Des plumes ensanglantées, une jolie tache sur la semelle d’une chaussure. Un pigeon décapité, une fresque de sang, les entrailles collées au pavé, des myriades de petits frères et sœurs s’en régalent. Maintenant, ça devient sérieux. Impossible de se rendormir. Tout est là. La vie et la mort. L’entre-deux profane. La grande agitation. Tout le théâtre du monde à nos pieds. Gratuit. Mais qu’est-ce que vous manquez tous ! Vous, les passants !