Il existe une créature un peu démodée, qu’on appelle « mère ». Elle n’a plus du tout sa place à notre époque. Elle produit elle-même des créatures démodées, dont on n’a absolument pas besoin. Des êtres qui émettent, qui cultivent ce qu’il ne faut pas au mauvais endroit, sans que personne ne se soit encore soucié de la dégradation, qui se reproduisent encore ou transforment les rivières en cocktails anti-bébés. Des êtres qui volent et d’autres qui font la guerre aux autres ; malheureusement, ils veulent toujours plus.
Ce qu’elle fait ne correspond absolument pas à notre époque. Être fécondée. Porter le fruit de son sein. Puis cette incubation. Cette incubation sans fin. Totalement irrationnel. Une production laborieuse et chronophage : qui peut encore consacrer autant de temps à un produit ? Sans même savoir ce qui en ressortira. Pourtant, certaines femmes ont le sentiment de faire enfin quelque chose qui aboutit à un résultat, elles se sentent même épanouies. Se présenter comme une femme ainsi épanouie, aller jusqu’à revendiquer la « béatitude de la vache » propre aux femmes enceintes : une telle déclaration de maternité serait sans doute perçue aujourd’hui comme inappropriée et bestiale. Et bien que la discrimination envers les animaux doive enfin prendre fin – c’est précisément pour cette raison que l’OMS souhaite renommer la variole du singe –, l’être humain souhaite avoir de moins en moins de points communs avec le simple animal.
Et puis l’accouchement, quel mot répugnant ! Archaïque. Monstrueux. Primitivement monstrueux. Autrefois, les hommes s’évanouissaient ; ils revenaient des croisades et d’un carnage, mais on leur épargnait ce combat primitif. Comme si la femme n’était pas déjà assez effrayante en soi, ce trou noir qui l’engloutissait, puis recrachait une chose visqueuse qui, en plus, hurlait !
La césarienne, qui connaît un succès croissant, permet au moins d’atténuer quelque peu cette « dictature de la nature ». Cela permet de s’organiser, du moins pour le week-end, du point de vue du corps médical.
D’un autre côté, cette procédure est peut-être tout à fait rationnelle : qu’y a-t-il de plus rationnel que la Terre nourricière ? Tout se passe tout seul. Pas d’efforts particuliers, pas de budget publicitaire nécessaire, pas de campagnes, un peu d’allocations familiales et pas trop de catastrophes. Attendez ! Ce n’est tout de même plus aussi simple que ça. « Spermageddon », titre le journal autrichien Der Standard : au cours des cinquante dernières années, la qualité du sperme a diminué de… gloups ! la moitié. Ce n’est plus toujours la faute de la femme ! À cause de la femme. À cause de la femme stérile. Ou peut-être que si ? Les couches Pampers sont l’une des causes du « Spermageddon ». Et qui, je vous le demande, met les couches Pampers à l’enfant dans la grande majorité des cas ? Eh bien voilà.
D’ailleurs, on ne rencontre pratiquement plus de femmes « fertiles » ou « stériles » dans les médias germanophones, ces termes étant jugés trop biologiques. Exception : la presse suisse, qui s’exprime sans détours ; dans la Weltwoche, un article sur la migration en Suisse évoque les Érythréennes fertiles et leurs conséquences pour le « Happyland ».
Une fois l’accouchement terminé, d’autres tâches s’imposent, qui ne sont pas forcément considérées comme ayant un objectif précis. Les soins apportés aux nouveau-nés. L’allaitement, tantôt décrié, tantôt encensé selon les époques : certaines se sentent vite vidées de leurs forces, tandis que quelques rares mères établissent des records du monde d’allaitement à durée indéterminée. Ou bien elles se consacrent à la stérilisation des biberons au cœur de la nuit, échangent des conseils avec des camarades de joie sur les téterelles, les aliments pour bébés sans substances nocives, tandis qu’à l’extérieur, la circulation gronde. On communique principalement avec des camarades de joie
, toutes les autres ont soudainement disparu de la surface de la Terre, dans une autre dimension, en vacances, au travail – un vrai travail, qui rapporte de l’argent –, dans le monde. Dans la mesure où les enfants le permettent, bien sûr. Bonjour ! La conversation s’interrompt. Le petit vient de roter, de vomir, de faire caca, a failli – merci à l’ange gardien, juste failli – tomber ; les discussions sur la situation en Ukraine ou sur les candidat·e·s au prix Bachmann sont pour l’instant un peu difficiles.
D’abord procréer, puis s’occuper de ses enfants : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « travail de soins ». Une enfance protégée ou une symbiose névrotique ? Est-elle une mère « hélicoptère » ou une femme de carrière ? Une mère poule ou une mauvaise mère ? Mère célibataire, ou toujours pas séparée ? Sa progéniture est-elle impitoyablement poussée à faire de la danse classique, de l’équitation ou de la peinture chinoise, ou bien, gâtée par la richesse, se morfond-elle devant les dernières tablettes ? Et écrit-elle peut-être même un livre intitulé « Regretting Motherhood », qui récolte des « likes » dans le monde entier ?
Peu importe. C’est elle qui sera responsable. Parce qu’elle était là. Parce qu’elle n’était pas là. Elle est à l’origine de tout ce chaos. Parce qu’elle est montée dans la grande roue de la vie, dans cette machine du karma. C’est la bouc émissaire la plus populaire, la mère, la mère, halète-t-on sur le divan de l’analyste. Mais plus elle est morte depuis longtemps et plus ses enfants sont en vie, plus les jugements sont cléments. Plus elle est morte, plus elle est aimée.
Et d’ailleurs, qui est donc ce monstre mythique qui a inspiré les poètes, a été récupéré par les fondateurs de religions et les dictateurs, et que le patriarcat a brutalement apprivoisé, en l’assimilant à la croix maternelle et en lui attribuant un cœur maternel doré ? Rarement Médée, le plus souvent la consolatrice des affligés ? Un être aussi monstrueusement aimant, qui se consacre aux soins, on peut facilement l’opprimer gratuitement, ce n’est pas difficile du tout.
Mais qui est donc cette « mère » ? Mis à part la forme abrégée, facile à définir, de l’écrou ? Les mères sont tout simplement celles qui ont un utérus, un point c’est tout. Cela semble simple, après le débat complexe sur la définition d’une femme*, à savoir si seules celles qui possèdent les caractéristiques physiques traditionnelles sont autorisées à être considérées comme telles. Si un parent en possède un, même s’il assume depuis longtemps son rôle de père en tant qu’homme trans, il est actuellement encore légalement considéré comme une mère dans la plupart des pays européens.
Les féministes des années 70 rêvaient déjà de l’ectogenèse, c’est-à-dire de la conception et de la maturation d’embryons dans des utérus artificiels ; ce n’était pas cette frange de la mouvement qui hurlait à la lune et rendait culte aux règles. Cette « poche biologique », comme on l’appelle par euphémisme dans l’air du temps, est déjà utilisée timidement aujourd’hui. Mais qui sera responsable, une fois la production lancée, de ce qui aura été conçu et engendré ? Quels parents, quelles couches de la population ? Aldous Huxley avait déjà donné quelques conseils à ce sujet.
Peut-être que tout deviendra alors « nice and easy », un néolibéralisme bien tempéré, sans tout cet archaïsme, ce sang, cette sueur, cette douleur primitive, cette bave, cette culpabilité, ce remords. Sans cette inondation de bonheur ni cet amour bestial.
Mais un sac bio aseptisé de ce genre peut-il rivaliser avec un véritable « Urmonster » ? C’est lui le responsable de tout ça. De nous tous, nous les « Urmonsters ».