BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Société 5 min de lecture

Je veux un cadeau !

La petite conductrice du temps

Article paru dans Édition décembre 2022
Partager l'article sur

« Offrez du temps à vos enfants ! », pouvait-on lire sur la pancarte qu’arborait autrefois, sur un marché de Noël, un vénérable vieillard barbu, du genre moralisateur, vêtu d’une chemise en laine. Quelle noble idée ! me suis-je dit, et si bon marché. Même si, compte tenu de cette équation « temps = argent » à laquelle nous sommes tous soumis en fin de compte, le calcul prend tout de suite une autre tournure. Et je préférais ne pas imaginer la révolte qui éclaterait sous le sapin si l’Enfant Jésus agitait un tel bon d’achat « temps » devant ces petits matérialistes qui écumaient justement les stands truffés de pacotille chinoise aux lumières clignotantes. Du temps ! Du temps plutôt que des châteaux de poupées Barbie, des méga-héros, plutôt que des châteaux en Lego, des consoles de jeux. Du temps avec maman, en plus ! Du temps avec maman ! N’est-ce pas de toute façon, n’est-ce pas de toute façon, n’est-ce pas celle qui est de toute façon et de toute façon ? Celle qui est toujours là, là, là, là, la folle ?

« Plutôt que des cadeaux coûteux, faisons des dons à l’Ukraine ! » : ce message circule actuellement sous forme de chaîne de courriels ; le pape y est également favorable, et toute personne digne de ce nom ne peut qu’y adhérer, n’est-ce pas ? C’est sans aucun doute l’appel qui s’impose à tous ceux qui souffrent du syndrome du « j’ai déjà tout », qui bénéficie traditionnellement d’une grande attention médiatique à l’approche de Noël. Que peut-on offrir à quelqu’un qui a déjà tout ? Apparemment, c’est un énorme problème. Ou encore à ceux qui possèdent déjà beaucoup : outre un week-end plutôt modeste dans un hôtel thermal haut de gamme, ils devraient bien pouvoir se permettre de donner une petite contribution aux pauvres de l’Est. Cette invitation pourrait toutefois laisser un goût un peu amer à tous ceux qui économisent depuis longtemps et comptent chaque centime pour faire briller les yeux des enfants – comme on dit à Noël – et apporter un peu de fête dans leur vie, un reflet de lumière. Ce manteau plutôt chic, on le trouve déjà à un prix très abordable en solde, et un peu d’argent sur le compte pour les enfants, qui n’hériteront jamais de rien. Pour ensuite s’avancer, à bout de forces, vers le cimetière de Hairmount.

Un jour, pour la fête des Mères, j’avais offert à ma mère, qui travaillait au bureau de la CECA, un chiffon de ménage. Je l’avais acheté chez Marcel, dans l’épicerie d’en face, où l’on trouvait tout le nécessaire : des hosties, quatre pour un franc, des bonbons à la réglisse, du lard sucré d’un rose tendre. Et là, justement, ce chiffon de ménage béni. Il m’a semblé être un coup de maître pour moi, qui n’avais traditionnellement aucune inspiration en matière de cadeaux et qui, toujours selon la tradition, étais perpétuellement fauchée. Enfin quelque chose d’autre qu’une fleur griffonnée à la va-vite, qu’un poème dans lequel je chantais les callosités sur les mains de ma mère, qu’elle n’avait pas, ou que je louais une petite maman infatigable dans un tablier qu’elle ne possédait même pas ! Elle ne possédait certainement pas non plus de chiffon de ménage, puisque je ne l’avais encore jamais vue faire le ménage. Il coûtait 13 francs, ce qui n’était pas rien. Un objet utile, donc ! Je me sentais d’une raison sans bornes, comme un membre utile de la société offrant un objet utile à un autre membre utile. Pas de bêtises. Pas de poème embarrassant. J’attendais avec impatience la réaction face à la révélation du cadeau. Elle fut épouvantable : ma mère, d’ordinaire enthousiasmée par la moindre petite fleur, le moindre trait de crayon de travers, se transforma en une furie du chiffon à poussière.

Ceux et celles qui sont traumatisés·es par les cadeaux, les névrosé·e·s des cadeaux, les abstinentes et abstinents des cadeaux, celles et ceux qui bombardent de cadeaux, ceux qui se trompent toujours dans leurs choix et ceux qui ne se trompent jamais. Certains vont même jusqu’à s’offrir eux-mêmes en cadeau, et de préférence aux mauvaises personnes. La sobriété apparue dans les années soixante, la rationalisation à outrance des cadeaux, les listes de mariage pitoyables des jeunes mariés qui, bien équipés, s’installaient dans cette nouvelle ère. Finis les sentiments. Finis les clichés sentimentaux dépassés. Plus de bric-à-brac. On ne reçoit plus que des cadeaux ciblés. Exaucer les souhaits plutôt que de ne jamais parvenir à les deviner. En versant directement sur un compte, on ne peut pas se tromper. Échanger contre de l’argent liquide. Contre des bons d’achat. Les bons d’achat, c’est toujours bien. Amazon arrive. Le meilleur échange : rien contre rien. Rien pour rien. On ne s’offre rien. La lucidité totale. Le sang-froid total.

À propos de ce bon : depuis un quart de siècle, un bon pour « 2X vidage de la machine à laver » est collé sur mon réfrigérateur. L’écriture au feutre s’estompe peu à peu.