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Société 5 min de lecture

Je dois me connecter

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition avril 2023
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Toute femme qui se respecte a déjà vérifié ce que ChatGPT pense d’elle. Pour savoir si ChatGPT la saisit dans toute sa richesse, sa diversité, sa complexité et sa subtilité, ou s’il ne fait que cracher un ramassis de mots incompréhensibles et absurdes, comme le présentent volontiers certains contemporains humoristiques très présents dans les médias. Ou bien – gloups ! – peut-être ne la saisit-il pas du tout, peut-être que ce « ChatGPT » ne la trouve même pas dans les profondeurs insondables du multivers virtuel, peut-être – catastrophe absolue, gloups ! – qu’elle n’existe tout simplement pas. Aucun résultat. Silence cosmique. Vide.

Pour aller chercher ma dose de frustration, je m’approche donc avec respect – ou plutôt avec crainte – de ce monstre médiatique qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qu’on ne sent pas. Au moins, c’est un bot, oh mon Dieu ! D’abord, oups ! Je dois me connecter ! Mais mon mot de passe ne marche pas, comme d’habitude, c’est comme avant en boîte de nuit, je n’arrive même pas à entrer, le dieu du chat qui est censé être là pour tout le monde, soi-disant, gratuitement et partout dans le monde, fait des caprices… pff, bon, tant pis, c’est pas la peine, salut le chat ! De toute façon, tu n’arriverais pas à écrire cette chronique, suffisamment de chroniqueurs et chroniqueuses ont déjà triomphalement mis en évidence ton incapacité embarrassante. Loin d’être aussi bons que nous ! À cause de l’âme et tout ça, de l’humour subtil, ton langage simple et en même temps maladroit ne peut pas rivaliser. Sans parler du contenu, ce méli-mélo de données ! Na ! Espèce d’imbécile de Tschätt, un à zéro ! Non ?

Ou est-ce que je vais vraiment devoir rester en retenue ? Pour enfin me connecter au monde. Pour que ce monde accepte encore de me laisser entrer, moi, la vieille analogique. C’est parce qu’ils ont toujours été curieux et se sont intéressés à tout qu’ils ont atteint l’âge de 111 ans, disent des dames au regard vif ; ce n’était pas seulement grâce à l’ail. Il ne faut probablement pas abandonner à mi-chemin et se contenter de se détendre sur le Facebook des mamies. Peut-être faudrait-il au moins venir croasser un peu sur Twitter. Le mieux serait de se créer une bulle de repli où l’on pourrait détester tranquillement. Comment ça marche, jeune humain de quatre ans ? Tu peux m’en installer une comme ça ? Une petite chaire pour les discours haineux ? Ce ne serait pas trop fatigant ? Je ne suis pas vraiment du genre à faire ça. Je préfère me promener au bord de la rivière et parler tout seul. Sans aucun abonné.

Mais ça ne marchera jamais comme ça. Je n’ai pas un seul faux profil, par exemple ! Une seule identité, quelle misère, quelle contrainte ! Je ne serai jamais flexible comme ça. Je me déplace comme à l’âge de pierre, comme à l’ère du béton. Je ne suis pas fluide. Encore moins « liquide ». Ni « hybride » d’ailleurs. Tant que je ne comprends pas les mécanismes – « mécanismes », quel mot, issu d’une époque aux charnières –, il ne se passe absolument rien. Je me heurte sans cesse à des paywalls, les cookies me sourient, ils me proposent des offres énigmatiques. Mes données, quoi que cela puisse être, vous les avez déjà, je dis sans cesse « oui, oui », prenez-les, je n’ai pas besoin de tout ça, que voulez-vous de plus ?

Je me déplace avec grâce sur les plateformes de communication et sur le réseau de shopping, où l’on vend des tondeuses à gazon turbo et une douzaine d’œufs frais de la ferme. Je me faufile à travers les couloirs d’opinions, quel étouffement ici, vite, je m’en vais ! Je collectionne les « j’aime », je danse au rythme de l’algorithme, je suis l’algorithme, mon cœur bat au rythme de TikTok. Je deviens virale, tout le monde me suit. Mais je ne sombre pas dans la paranoïa à l’ancienne, j’ai bien mon application de santé mentale. Je joue tout le temps, entre-temps je tweete et je retweete, puis je gagne une montagne de bitcoins, ça résonne dans ma tête. Je lis un poème de ma copine IA, c’est désormais ma meilleure amie, même si je suis jalouse d’elle. Elle écrit des poèmes tellement géniaux et déchaînés, comme ceux des grands poètes schizophrènes, j’en ai le cœur qui bat la chamade, je l’aime. Je suis dans les nuages, je fais du streaming, en tant qu’influenceuse, je convaincs tout le monde de se précipiter sur mon roman inachevé, ils ne peuvent pas faire autrement.

C’est tellement beau. Ce serait tellement beau. Comment je fais pour entrer là-dedans ? Petit de quatre ans, tu as une idée ?