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Société 4 min de lecture

Ils sont de retour

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition août 2021
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Des images aux allures bibliques sont présentées à un « Welt » stupéfait. Des hommes à la barbe luxuriante posant dans le palais présidentiel afghan… « Mais comment ont-ils pu entrer là-dedans ? », s’étonne le « Welt » en se frottant les yeux. Personne ne surveille donc rien ? Quelqu’un aurait-il raté quelque chose ?

Ce n’est tout de même pas tout à fait aussi biblique que ça : les disciples ont l’air bien trop effrontément triomphants pour cela. À la fois rusés et primitifs, ou maladroits. Ils se tiennent là, l’arme à la main, à la fois menaçants et maladroits. Les chefs sont trop sournois et rusés. Puis, à nouveau, ils semblent hébétés, eux-mêmes surpris de se retrouver désormais affalés dans des fauteuils de direction, au cœur même du pouvoir.

« N’ayez pas peur ! », tel est le message, mais la foi fait défaut. La foi en ce qu’il s’agit désormais de nouveaux talibans. Aussi édulcorés que le laissaient présager leurs premiers messages, généreusement saupoudrés de rhétorique lisse. Des talibans « soft ». Adaptés à l’air du temps. Un Allah « light ». Des bourreaux « light ». On parle d’ailleurs moins d’Allah, du moins devant nos écrans ; ils maîtrisent désormais les relations publiques, murmure Westwelt, impressionné. Ne s’agit-il vraiment plus des talibans des années 90 ? Ces hommes osseux et sombres issus du livre d’images taliban aux teintes terreuses, certains dotés d’une dignité sinistre. De cette ère de la pierre où une apparition éclairée mais dérangée surgissait d’une grotte en lançant des malédictions incohérentes ? Visuellement, en tout cas, ils ne le sont plus : beaucoup de nouveaux sont devenus plus corpulents, peut-être existe-t-il même un « Mäcki » taliban, leur look pourrait provenir d’un H&M taliban. Beaucoup sont habillés avec fantaisie, de manière variée, dans des couleurs gaies et chatoyantes, voire en rose de petite fille ; d’autres, en tons terreux et sérieux, portent des couvre-chefs variés, des bandeaux de pirate ornés de caractères sympas, des lunettes de soleil. On partage des selfies sur lesquels on voit des jeunes hommes exubérants s’amuser dans la salle de sport du président qui vient de s’enfuir avec une montagne d’argent. Ils n’ont pas eu besoin de prendre d’assaut quoi que ce soit. Ils étaient déjà là.

« Salut ! » semblent nous faire un clin d’œil ces jeunes hommes longilignes qui, lourdement armés, sillonnent nonchalamment les rues à moto. Une moto cool. Des lunettes de soleil cool. Un boulot cool. Les enfants de la guerre éternelle : désormais, on les craint. C’est un retour digne de la scène mondiale. Lors d’un week-end sans histoire du mois d’août, alors que les inondations et les incendies ont brièvement disparu des écrans, l’Europe respire un peu, entre canicule et vagues de Covid. Elle vient tout juste de recommencer à compter les virus. Les pantoufles du président en fuite resteront gravées dans la mémoire collective.

Et puis, tout à coup, vous voilà là, en plein cœur de la capitale, avec cette grande stupéfaction aussi, ha, bluff ! Comme ça a toujours été le cas, ou comme ça l’est encore. Ils font leur apparition au grand jour : le voisin qui s’est installé il y a quelque temps, le marchand de légumes, le collègue. Ils affichent leurs couleurs. Au-delà de tous les appareils de diagnostic, au-delà des drones et au-delà de la force d’occupation qui a mis fin à l’occupation.

De temps en temps, elle bombardait encore un peu, voire davantage, là où vivaient ceux qui ne comptaient pas, ceux qui ne faisaient pas partie du récit de la réussite, du discours sur les Lumières et le progrès, là où tout avançait péniblement et lentement, dans le meilleur des cas. Là où personne ne regardait, c’était d’ailleurs déjà ennuyeux : quelques morts par-ci, quelques-uns de plus par-là… Qui s’y retrouvait parmi tous ces seigneurs de guerre, comme on les appelle si pompeusement, et ces fanatiques islamistes qui se battent pour telle ou telle vallée ? Les talibans, par exemple. Qui se souciaient peut-être davantage du sort des gens là-bas que la clique de Kaboul. Qui aurait dû rendre compte de cette réalité, dans un paysage médiatique qui réduit de plus en plus le nombre de correspondant·e·s qui connaissent vraiment le terrain, et ne se contentent pas de livrer des impressions instantanées ? Et qui cela aurait-il intéressé ?

« Des talibans high-tech ? », marmonne Westwelt, perplexe face à ces ressuscités. « C’est terrible, c’est amer, c’est une tragédie », déclare Merkel, qui, pour une fois, utilise des mots forts. Maas a l’air contrit et candide. Biden reste impassible ; il se détourne d’un air raide.