On ne se contente plus de zoomer, enfin, ça explose, ça recommence, à fond, l’humanité, les gens veulent enfin s’amuser à nouveau. Se faire du fric. Vivre, tout simplement.
C’est la pagaille partout, on en a assez de se reposer, place à la frénésie : on est à fond, surexcités, complètement déchaînés, on klaxonne et on hurle depuis des voitures surchauffées ; rapides comme l’éclair, ces bombes de testostérone filent à toute allure sur leurs vélos suréquipés à travers les zones cyclables. On donne des coups de coude dans les parties molles que l’être humain possède encore… Combien de temps pourra-t-il encore se le permettre ? Le salut à l’ancienne, à coups de coude, est certes déjà supplanté par les bisous-bisous de la société des vaccins… Ah, comme c’est beau que ce soit à nouveau beau !
Partout, on construit à tout va, on creuse la Terre à tout va, le béton s’élance vers le ciel, les chantiers se dressent à l’état brut, tandis que les transports vrombissent, que les voitures crachent leur fumée, que les artères sont bouchées et que l’on assiste à un véritable engorgement routier. Alors, on construit simplement de nouvelles rocades. Il faut bien que ça continue. Parce que l’économie redémarre, la ville mondiale est en pleine effervescence. On bétonne et on asphalte à tout va, et des hommes, oui, des hommes, des hommes à l’ancienne, transportent dans cet enfer de chaleur des seaux d’où déborde le goudron fumant ; ils sont en enfer. Ce sont les malheureux du progrès. De temps à autre, l’un d’entre eux tombe d’un échafaudage, victime d’un coup de chaleur, et disparaît. Il n’était pas d’ici. Demain, un dieu messager indiquera aux survivants s’ils sont encore utilisables.
Oui, la vie est de retour. Ce dont tout le monde rêvait. Tout le monde veut soudain tout, non pas comme un slogan utopique stupide, tagué dans le néant urbain de béton, comme une promesse romantique de salut, non, mais de manière concrète, réelle, ici et maintenant. Tout le monde veut aller au magasin de bricolage, tout le monde veut prendre l’avion. Ils ne sont plus tous à Majorque. Tout le monde veut aller au stade de foot, tout le monde veut humer l’air des héros, s’il le faut, avec des étoiles et des arcs-en-ciel. L’essentiel, c’est d’y entrer. Tout le monde veut y entrer. Tout le monde veut sortir. Être tout excité.
N’ont-ils pas dit qu’ils voulaient autre chose ? N’ont-ils pas découvert quelque chose lors du premier confinement, un trésor perdu ?, se frotte les yeux l’escargot du bord de la route. Il y avait bien quelque chose… Il n’y avait pourtant rien… Ce trésor s’appelait le calme. S’appelait le silence. Promettait le silence. La simplicité. Savourer, plutôt que « quoi qu’il en coûte ». Avant cela déjà, avant le coronavirus, à l’époque de Greta, ça avait commencé. Le milieu aisé et raffiné s’était enthousiasmé pour cette jeune fille aux tresses, dont on parlait à la place des voitures de collection, des voyages en avion et des yachts. On tergiversait, penaud : « Oui, euh, en fait, en fait… » L’esprit était disposé, en fait. Le mot « honte de prendre l’avion », un mauvais mot – « culpabilité de prendre l’avion » en serait le superlatif –, a fait son apparition, mais semble désormais s’être envolé. Enfin, on peut à nouveau poster sa superbe voiture, sa superbe mobilité. Célébrer son absence de limites. Bien sûr, qui veut avoir honte éternellement ? On a dépassé ça, on s’est depuis longtemps libérés de la honte et de la culpabilité, il ne nous reste tout au plus que des dettes. Ce retour incessant vers ses propres racines est quand même un peu limité ; une tête pleine de racines ne nous fait pas avancer, pas très loin.
Ils ont de l’eau jusqu’au cou, et en même temps, la pression monte : c’est un défi de taille, comme le reconnaissent les responsables politiques, qui sont toutefois toujours à la veille d’élections et doivent donc tenir compte de l’impitoyable réalité. Des paysages entiers sont recouverts de parcs solaires, de miroirs qui reflètent impitoyablement le soleil ; le ciel est sillonné d’éoliennes, mais tout cela ne va pas assez vite. Quiconque voudrait montrer une vache à un enfant lors d’un long trajet en train à travers la campagne échouera lamentablement. Où sont les vaches ? Au supermarché, au rayon des morceaux de viande. Dans un livre d’images réconfortant mais mensonger.
Des géants électriques sur des trottinettes foncent vers un escargot au bord de la route, immobiles et inexpressifs comme des extraterrestres de l’île de Pâques. Tout droit, sans dévier. Vers une nouvelle ère.
Dans un monde où un bot, un nouveau dieu, créé de toutes pièces comme tous les dieux, nous dit alors ce qu’il faut faire. Dans un monde où la bêtise artificielle, issue de notre bêtise naturelle, nous décharge de tout ce stress.