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Société 4 min de lecture

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La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juillet 2024
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Kamala Harris, Kamala Harris, Kamala Harris : ça nous résonne aux oreilles, ça siffle à nos oreilles, et déjà elle arrive en trombe, à toute allure. Tandis que le vieux Joe sort de champ en trottinant. Tandis que le vieux Joe s’éloigne hors champ en trottinant.

Réveillée en sursaut par un appel à l’aide alors qu’elle était plongée dans un sommeil profond depuis des années, qui se souvenait encore de celle qui incarnait l’espoir au début de l’ère Biden ? Lorsqu’elle apparaissait à l’écran, elle nous semblait plutôt apathique, voire maussade ; son charisme était quasi inexistant, et rares étaient les reportages à son sujet qui ne mentionnaient pas son impopularité. Mais aujourd’hui ! Son charme et son charisme jaillissent comme une cierge magique de Noël, et ce rythme, ce tempérament ! Sans parler de ce rire qui tombe désormais dans les filets interprétatifs des camps adverses : le rire de Kamala Harris devient une proie pour les interprétations. Tandis que les uns, sans imagination et grossiers, la qualifient d’hystérique, les autres voient son origine directement dans le cœur, voire dans les tripes : un rire qui vient des tripes, comme l’interprètent les analystes du rire ; ce rire s’appelle soudain le « rire de Kamala » et tout le monde s’en empare avec avidité. Le monde, semble-t-il soudain, avait soif de ce rire ! Si contagieux et envoûtant, dit-on, qu’il nous entraîne vers une nouvelle ère. Une époque au-delà de ces hommes sur le déclin issus des Trump Towers et de la « Rust Belt », incapables de rire de bon cœur. Tout au plus d’esquisser un sourire souterrain, à l’image de Trump.

Et la génération TikTok va même jusqu’à la surnommer « Göre », traduction un peu approximative du titre honorifique « brat ». Clic-clic-clic-like, une multitude d’émojis de noix de coco et de palmiers ! Et en plus, c’est une procureure ! L’accusation de sévérité envers les Afro-Américains et Afro-Américaines en situation de délinquance, dont on parlait encore au début de son mandat, ne refait plus surface, et si c’est le cas, c’est sûrement un Russe qui trolle.

Yes we Cam ! La femme de pouvoir par excellence, comme on disait autrefois, dotée en plus de tous les atouts qui font l’air du temps. Le bon sexe, la bonne couleur de peau, parce qu’il en faut toujours plus. Mais surtout pas trop, s’il vous plaît, juste la dose raisonnable et acceptable du moment ! (Même si la soussignée ne comprendra jamais pourquoi des personnes présentant la moindre trace de pigmentation sont obstinément qualifiées de « noires ». Cette banale pensée manichéenne.)

Il n’y a plus seulement l’icône Taylor Swift : les démocrates entrent désormais eux aussi dans la bataille avec une icône officielle. Elle tentera de rivaliser avec l’image du héros et du saint du camp adverse, même si… comment lutter contre un saint ? Ô tête couverte de sang et de blessures ! Le visage baigné de sang, le poing levé, la victime, le combattant, le vainqueur. Le martyr. Celui qui s’est repenti. L’ancien de la tribu au regard doux, bienveillant et sage. Le grand-père. L’homme serein. Le guérisseur. Le guérisseur de l’Amérique. Son oreille touchée par une balle, son stigmate, son insigne, son signe. Il vient de raconter la légende du saint aux républicains qui rappent, de cette voix douce et envoûtante, telle une flûte, propre à l’élu béni des dieux. Et puis tout le monde a prié. Même Joe Biden a prié pour lui.

Mais aucun office religieux ne dure éternellement, pas même celui de Trump ; heureusement, il est redevenu lui-même. Ce vieil homme blanc qui tient toujours ses promesses. La bonne vieille haine, avec ses bons vieux ennemis imaginaires, c’est toujours ce qu’il y a de mieux ; le cirque de la diversité au début de la convention républicaine n’était qu’un intermède amusant.

« Peut-elle sauver l’Amérique ? », demande *Die Zeit* ; on ne s’en contente plus de moins. Et le monde avec elle ? Et nous ? Papa Joe, le dernier atlantiste, a quitté la scène en trottinant, et l’Atlantide est vouée à la destruction ; des trucs bizarres flottent dans l’Adriatique ; même si ce sont les vacances, c’est la guerre ; et chaque jour, on enregistre les températures les plus élevées depuis le début des relevés. Et pas la moindre icône à l’horizon. Macron, le seul candidat au statut d’icône, s’est disqualifié. Olaf Scholz n’est pas convaincant non plus. Nous sommes complètement livrés à nous-mêmes.