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Société 4 min de lecture

guerre coloniale

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition janvier 2024
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L’armée israélienne doit-elle continuer à bombarder Gaza ? Jusqu’à ce qu’il ne reste plus une pierre debout ? Doit-elle tuer encore des dizaines de milliers de civils ? Les avis divergent au sein du gouvernement.

Le chef du CSV, Luc Frieden, est impitoyable. Après tout, « je m’interdis totalement de spéculer sur la question de savoir s’il faut réagir ou non » (RTL, 1er janvier). Le ministre des Affaires étrangères du DP, Xavier Bettel, exprime ses doutes. « Dans une guerre, il faut aussi qu’il y ait une proportionnalité. Y a-t-il encore une proportionnalité deux mois plus tard ? », demande-t-il au Parlement (19 décembre).

Dans l’armée israélienne, la disproportionnalité s’appelle la « doctrine Dahiya ». Cela n’émeut guère Luc Frieden : « Lorsqu’une démocratie est attaquée, elle doit – tout en respectant le droit international – se défendre. » Il précise : « L’Ukraine est attaquée par la Russie, Israël est attaqué par le Hamas. »

Le Premier ministre fait preuve de myopie. Les tueries n’ont pas commencé le 7 octobre, lorsque des combattants du Hamas se sont évadés de la prison de Gaza. Leur terrorisme, tout comme le contre-terrorisme de l’armée israélienne, ne sont que des épisodes d’une guerre coloniale. Celle-ci a débuté en 1936 avec le soulèvement des paysans arabes contre l’administration coloniale britannique et contre les colons juifs, qui chassaient les fellahs de leurs terres à coups d’argent et d’armes.

Lors de la Nakba, des centaines de milliers d’agriculteurs s’installés de longue date ont dû abandonner leurs moyens de subsistance. Pour que les colons juifs puissent commencer une nouvelle vie. Alors que d’autres États refusaient d’accueillir les survivants des camps de concentration allemands.

Le 15 mars 1945, le gouvernement CSV/LSAP a interdit à ses représentants à l’étranger « de prendre en considération les passeports pour étrangers et les passeports Nansen […] ainsi que les cartes d’identité délivrées par le ministère de la Justice ».

Les expulsions n’ont pas cessé. L’ancienne ministre des Affaires étrangères, Lydie Polfer, s’est rendue à Gaza. Elle a déclaré devant le Parlement le 17 décembre 2014 : « C’est en effet une prison à ciel ouvert, et les conditions dans lesquelles les gens doivent y vivre sont insupportables. » Son successeur, Jean Asselborn, a abondé dans ce sens : « On ne peut pas enfermer 1,7 million de personnes sans espoir, dans une grande pauvreté et le désespoir, et s’attendre à ce qu’elles se comportent paisiblement. » À cela s’ajoute « une politique de colonisation agressive sur des territoires qui ne nous appartiennent pas ».

Les guerres coloniales sont des guerres asymétriques. Dans ce cas précis, il s’agit d’un conflit opposant une puissance nucléaire à une guérilla. Les guerres asymétriques sont particulièrement cruelles : le 7 octobre, des combattants du Hamas ont tué 1 200 hommes, femmes, jeunes enfants et personnes âgées, et ont enlevé 250 otages. Le colonisé, selon Franz Fanon, « est toujours prêt à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui de chasseur. Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur » (Les Damnés de la terre, p. 41).

Depuis lors, l’armée israélienne bombarde des zones résidentielles, des écoles et des hôpitaux à Gaza, et entrave l’approvisionnement en eau potable, en denrées alimentaires, en médicaments et en essence. Elle a tué à ce jour 23 000 personnes et en a blessé 60 000.

Grâce aux livraisons d’armes et aux vetos américains à l’ONU, l’armée israélienne rend Gaza inhabitable. Le régime colonial renonce à ce marché captif, à ces travailleurs frontaliers sans droits et bon marché. Sous la protection de l’armée, des fermiers-militaires de Cisjordanie attaquent les villages des fellahs. Le moment semble propice. Pour achever la conquête entamée en 1967.

À Jérusalem, les ministres se réfèrent à la Bible comme s’il s’agissait d’un cadastre. Ils promettent une deuxième Nakba : ils souhaitent chasser les habitants de Gaza vers le désert du Sinaï. Ou les déporter en Afrique. Le ministre de la Coopération, Bettel, apporterait certainement une aide humanitaire .

Bettel a assuré au Parlement : « La seule solution, Monsieur le Président, c’est un système à deux États. » Le ministre des Affaires étrangères se montre myope. Il ne veut pas voir la création d’un fait accompli. « Entre la violence coloniale et la violence pacifique dans laquelle baigne le monde contemporain, il existe une sorte de correspondance complice, une homogénéité » (Fanon, p. 60).