Un voyage en train, c’est tout de même agréable : dehors, un paysage qui défile, sans exagération inquiétante, et ce plaisir enfantin qui demeure. Un livre sur les genoux, comme les personnes d’une autre époque, ou un ordinateur portable ouvert, comme les gens d’aujourd’hui ; de temps à autre, on fait signe à un employé serviable qui apporte un gobelet en carton contenant même quelque chose, et après des heures passées à vivre en ermite, la solitaire se lève et se retrouve à une soi-disant destination. À condition, bien sûr, que toutes les climatisations ne tombent pas en panne, que le véhicule ne soit pas trop fragile et que ce ne soit pas justement le début ou la fin d’une semaine ou de vacances.
À condition de ne pas être accompagné de ce qu’on appelle des « enfants ». Un enfant… quelqu’un sait-il encore ce que c’est ? Ce sont ces petits êtres qu’on a tendance à ignorer ou à couvrir d’un enthousiasme hystérique, d’en haut, avant de se détourner rapidement pour revenir à ce qui compte vraiment. Soi-même. J’espère que ma prochaine rencontre ne sera pas un enfant. Pire encore, que ce ne soit pas un garçon.
Ce sont des fauteurs de troubles. Ils s’immiscent dans l’aura des « nouveaux humains », ces personnes hypersensibles qui se sont protégées et isolées. Après tout, ils ont réservé leur aura ! On ne nous avait pas parlé de ces êtres qui sèment le trouble, il n’y a eu aucun avertissement ! Que cet espace n’était pas sûr. Que de tels êtres puissent y pénétrer, avec un bruit qui résonne fort. Ces mouvements. Si incessants. On ne peut même pas les chasser d’un geste de la main comme on le ferait avec des insectes, qui, soupir-sanglot, n’existent pratiquement plus.
On ne peut même pas les éteindre. À moins de les désactiver. Dans les trains, il existe certes des compartiments « silence absolu », qui effectuent leur trajet dans un silence fantomatique. Mais ils sont bien trop peu nombreux pour répondre à un besoin de calme qui ne cesse de croître ! Dans tout ce grand ICE, il n’y a qu’un seul « ghetto pour enfants », éternellement complet, une simple pièce où l’on parque les enfants, dépourvue de toute imagination et portant l’étiquette effrayante « Famille ». Les plus malchanceux se retrouvent même à proximité de cette zone familiale aux dimensions restreintes. Elle est là, au milieu de nous !
Les malheureux peuvent alors se lamenter haut et fort au téléphone. Car ces malheureux ont fort à faire. Leur bureau mobile toujours à portée de main, les yeux rivés sur l’écran, comme si leur thèse était sur le point d’être finalisée. Les consignes sont hurlées dans le portable, de superbes affaires sont conclues. Oui, oui, on livre les micro-ondes, tout de suite ! La jeune précarité stressée, en service permanent, suscite brièvement l’empathie de la « dernière vieille » au milieu de ceux qui en sont dépourvus.
Ceux qui parcourent ces longues distances sont surtout des trentenaires. Au cours de deux voyages d’une journée à travers l’Allemagne, on ne voit pratiquement pas de personnes âgées ; les « têtes grises », autrefois redoutées par les enfants, ont peut-être disparu à cause du coronavirus. Les jeunes, seuls ou seules. Le regard fixe au-dessus de leur masque, droit devant eux, sur leur écran ; personne ne regarde personne, ni grand-chose d’autre d’ailleurs, tandis que le train se faufile à travers la forêt allemande digne d’un livre d’images. Seules ces créatures de la terre font l’objet de regards noirs. Ce regard meurtrier, qui émane souvent de jeunes femmes, et qui vise volontiers d’autres jeunes femmes, ces auteurs de l’horreur, autrefois appelées « mères ». Ce genre de chose, comment dit-on déjà ?, les femmes ne le supportent tout simplement plus. Comme c’est archaïque, peu solidaire et peu émancipé, tout ça !
« Peut-être ont-ils été affectés par le coronavirus ? », se demande grand-mère. Et elle se met à raconter une époque lointaine. Quand elle parcourait l’Europe dans tous les sens avec une ribambelle d’enfants. Quand il y avait encore des compartiments. De vrais compartiments, avec des vitres embuées qu’on baissait à la manivelle, des sièges usés qu’on retirait pour s’installer confortablement. Pour dormir. Des couloirs que les plus grands partaient explorer. Il y avait toujours une petite odeur. Tout à coup, un enfant se retrouvait assis dans le filet à bagages ! Quand la situation devenait vraiment critique, on changeait les couches. Ceux qui réussissaient cette épreuve devenaient des compagnons de voyage.
Elle raconte des voyages qui étaient éprouvants, mais pas épuisants, des nuits où l’on parvenait même à dormir. On fumait et on discutait, tous ensemble. Les gens lui racontaient leur vie, puis disparaissaient de celle de ceux qui poursuivaient leur route. Les aventures du légionnaire français. La grande famille kurde qui partageait avec eux nourriture et boissons. Voyager en train, c’était collectionner des histoires.
Pas de transport de personnes en état de coma vigile.