La ville où je passe un long séjour à l’étranger sera envahie par l’été début avril. Cette ville ne se trouve pas dans le sud profond, mais au Proche-Orient ; elle s’appelle Vienne.
Les gens s’arrêtent et regardent, car le soleil leur est apparu. Déjà, ils murmurent ça dans leurs portables et le tapent sur leurs claviers. Certains sont même allongés par terre. D’autres ont le vertige. Tant de degrés, là, tout de suite ! Et en plus, c’est gratuit. Perplexes, ils se tiennent dans la rue, dans leurs forteresses de graisse hivernale grise ; ils ont enlevé leurs manteaux, leurs pulls et à peu près tout le reste. Ils se tiennent au bord d’un plan d’eau dans lequel ils s’avancent d’un pas incrédule, baignés d’une lumière qu’ils ne connaissent pas ainsi, leurs corps d’un blanc éblouissant comme dans les films suédois des années soixante.
La lumière est nouvelle, le monde est nouveau, seuls les corps soudainement dévoilés ne le sont pas ; cette robe de chair ne me va plus du tout, où puis-je en trouver une nouvelle ? À côté, la jeunesse est en pleine effervescence, tant d’êtres en pleine floraison qui ne veulent pourtant plus être appelés ainsi ; plus personne ne veut s’épanouir, plus personne ne veut mûrir, plus personne ne veut être biologique. C’est étrange, de se tenir là, un peu à l’écart, sous la lumière chirurgicale de ce printemps radical : où est donc ce voile clément du Sahara, quand sera-t-il livré ? La saleté, telle cet engrais gratuit qui tombe si généreusement du ciel, année après année, est qualifiée de manière discriminatoire au Luxembourg. Heureusement, on nous met en garde, à cause des voitures.
« Il fait beau », disent les gens, et c’est vrai. Tout est beau. Et tout semble soudain si grand. La verdure est si vaste. Le châtaignier d’en face arbore déjà fièrement ses bourgeons dressés, ce qui est une véritable sensation : depuis des décennies, ce châtaignier fleurit consciencieusement le 1er mai. Et maintenant, voilà. Le 10 avril. Quelque chose l’a fait sortir de sa routine tranquille de châtaignier ; peut-être est-il en train de se lancer dans quelque chose de nouveau.
Les insectes sont aussi énormes. Alors qu’on dit toujours qu’il n’y en a plus du tout. Ça bourdonne, ce qui n’était d’ailleurs pas prévu au programme – d’ailleurs, il ne semble même plus y avoir de programme, et encore moins de mise en scène ; la distribution est un véritable chaos, un chaos génial, il faut le dire : chacun fait ce qu’il veut, des abeilles surdimensionnées – ou est-ce des guêpes, ou des frelons ? – virevoltent dans tous les sens, elles n’ont manifestement aucun plan sur cette planète. Une mutation peut-être, qui se produit en ce moment même, je vous en prie, faites comme chez vous, sur mon balcon. Ou s’agit-il des fameux nouveaux venus qui mettent la pression sur les anciens ? Et s’il vous plaît, Madame l’Araignée noire, pourquoi est-ce que je m’adresse toujours aux araignées au féminin ? Vous qui venez de faire votre entrée dans ma cuisine, bien sûr à minuit, qui êtes-vous donc ? Peut-être la Veuve noire en personne ? Je ne vous connais pas, je dois l’avouer, je ne vous ai encore jamais vue avec vos longues pattes velues autour d’un corps tout à fait imposant, telle que vous vous êtes postée dans ma cuisine, dans une position d’attente pseudo-détendue. Oui, il fait chaud.
« C’est si beau, si beau », murmurons-nous dans nos portables, même si je me sens tout de même un peu bizarre. Il n’y a plus d’air, en quelque sorte. Mon cœur s’agite. Je ne veux rien faire. Je veux juste m’asseoir et regarder. Je veux juste m’asseoir et trouver beau tout ce qui explose autour de moi. On appelle ça « fleurir ». Rien d’autre. Je lis de jeunes chroniqueuses qui se demandent si c’est possible. Si on a le droit. Simplement faire le plein de soleil et s’en gaver. Je lis de vieux chroniqueurs qui trouvent eux aussi tout beau et savent déjà qu’il est salutaire de trouver la beauté. « Profitez-en ! », écrivent-ils avec douceur. « Profitez de ce temps magnifique ! » Mais. Mais. Puis vient un gros « mais ». Puis vient le coup de grâce.
Mais qui a envie de penser à ça en ce moment ? Qui a d’ailleurs envie de penser ? Qu’est-ce que ça veut dire, « penser » ? Tout ce qui compte, on le sait déjà. Tout ce qui compte est là, tout de suite. Ronronner au soleil et lécher une glace qui fond aussi vite qu’un glacier.