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Société 5 min de lecture

Écrire sur les poires

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2021
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On parle très peu des poires. D’une certaine manière, elles passent inaperçues. Elles sont simplement là. Juste là. Comme ça, en passant. Elles n’ont pas de lobby. On n’en fait jamais tout un plat, même pas maintenant que les produits du terroir font fureur, que le style rural et rustique est à l’honneur, avec son parfum d’étable, garantissant qu’ils ont été déterrés de la terre mère. Celles d’ici, chez nous. Elles ne sont jamais les stars. « Avoir la tête dans les poires » n’est pas un compliment, et en prendre une sur la tête n’est pas considéré comme glorieux. Kohl, amateur de « Saumagen » et ancien chancelier allemand, a été dépeint année après année comme un « poire », ce qui ne l’a toutefois pas empêché, au final, d’être couronné. On ne souligne pas assez souvent qu’il ne faut pas confondre les pommes et les poires.

Les Suisses ont mené l’enquête et découvert qu’ils consomment quatre fois plus de pommes que de poires. Bon, c’est de leur faute : ce fruit à pépins, appelé « bir » en moyen haut-allemand et « Bir » en luxembourgeois, n’est pas si facile à manipuler que ça. Comme pour les vaccins, ce sont les produits de consommation robustes qui ont le plus de succès, ceux que l’on peut jeter dans des cargos et des avions sans qu’ils ne présentent aussitôt des traces de maltraitance, voire des taches de mort. Sans pour autant perdre leur attrait. Les poires sont soit dures comme de la pierre, soit parsemées de taches brunes. Soit on s’y casse les dents, soit celles-ci s’enfoncent dans une chair farineuse et pourrie. Ça coule sur le menton et dans la barbe. Certaines ont certes des noms séduisants comme « Kuhfuß », « Großkatzenkopf » ou « Schweizerhose », mais on ne les trouve pas dans nos rayons. C’est là que s’ennuient le plus souvent les « Meister Williams » ou les « Gute Luise ». Pour les presser jusqu’à la dernière goutte, ces poires sont toutefois assez bonnes, et au moins les amateurs d’eau-de-vie les apprécient.

On ne chante pas les joues en forme de poire comme on chante celles en forme de pomme ; les fesses en forme de pomme ont depuis longtemps détrôné celles en forme de poire, même si un site Internet s’écarte du consensus et hisse les fesses en forme de nectarine sur le piédestal. Et après tout, les fesses de poire, avec ou sans peau d’orange, battent haut la main toutes les fesses à l’aspect « pomme de terre » ou « tomate ». Cette étude n’est bien sûr exhaustive ni dans l’espace ni dans le temps ; elle se limite strictement à l’actualité. Et si tout cela vous semble suspectement sexiste, sachez qu’au moins sur Queer.de, les fesses masculines sont elles aussi minutieusement passées au crible pour évaluer leurs atouts en matière d’affinité avec les légumes et les fruits. Là aussi, la pomme est clairement en tête, le melon et la citrouille étant loin derrière.

En un clic, ma petite souris Guggel se retrouve déjà dans le paradis poétique des pommes. En un clin d’œil, la petite souris et moi sommes les hôtes d’Uhland chez un aubergiste au nom merveilleux, Rilke est lui aussi enchanté par la pomme, mais la poire ne se défend pas mal non plus sur le plan lyrique. August Heinrich Hoffmann von Fallersleben s’extasie devant un festin de poires, tandis que le pragmatique Günter Grass les jette dans une casserole avec des haricots. Au pays où réside notamment Dieu, Thibaut en fait l’éloge au XIIIe siècle dans une œuvre intitulée *Roman de la Poire*. Une jeune fille noble, inspirée par son ancêtre Ève, offre une poire à son bien-aimé ; il la croque à pleines dents.

Et alors ? se demanderont peut-être certains lecteurs et lectrices bien disposés* ou accablés* : « Elle n’a donc pas d’autres problèmes ? N’avons-nous pas d’autres problèmes ? À force d’être des mauviettes ou des fesses molles ? N’y a-t-il rien de plus urgent, de plus pressant ? Surtout en ce moment, entre le coronavirus et le climat, que ce n’est qu’une catastrophe, les réfugiés sont là, devant la porte, bien pire que si c’étaient les non-vaccinés qui se tenaient là. Les réfugiés ne peuvent pas se faire vacciner pour entrer dans la communauté fermée qu’est l’UE. Là où le héros Assange pourrit, oublié de tous les esprits sensés de la communauté de valeurs, de temps en temps, quelques personnes justes se tiennent quelque part et brandissent une pancarte, pas tant que ça, la plupart ont juste peur de disparaître elles-mêmes. Surtout si, bah, on se frotte aux États-Unis.

Oui, chers lecteurs et lectrices, il y a plus urgent. Plus pressant. C’est justement ce qui est grave. C’est pour ça. Ce texte sert à faire diversion. Mon esprit est en ce moment une sorte d’unité de soins intensifs. Mon poème préféré du moment sur les poires est de Vette de Fonclare, que je viens de dénicher sur Internet, écrit en 2009. Il s’intitule « La Poire ».