L’ESC est un événement pour masochistes. Je suis bien placé pour le savoir, puisque je le subis depuis des décennies. Je n’ai pas d’autre explication. Ni d’excuse. Cette camelote stridente. C’est comme si on ingérait des éclats de verre scintillants sous un soleil aveuglant. Comme si on vous fendait les globes oculaires et qu’on vous ramollissait le cerveau. Du vacarme, des cris, de la vapeur, des piétinements. Assommé, accablé, ébloui et condamné. À quoi ? Dans quel but ?
Et tout cela, qui plus est, de son plein gré, en tant que citoyenne responsable. En toute pleine conscience. Sans anesthésie. À condition, espérons-le, d’être réconfortée par quelques verres, pour que cela ne se passe pas à jeun. Il ne manquerait plus que ça.
Après Sandy Shaw, qui, dansant pieds nus, avait tiré d’un coup les pantouflards de leur sieste de l’époque du miracle économique, j’en avais assez. L’Eurovision, comme on l’appelait alors avec tant d’espoir, n’avait plus aucun sens à mes yeux. À l’époque, on était soit des Beatles, soit déjà des Stones ; on ne grignotait pas de bâtonnets salés pour accompagner, en hyperventilant et en gazouillant, des messieurs à la voix de baryton en chemise et des dames en tenue à volants aux coiffures sculptées.
Plus tard, une fois suffisamment mûr, je me suis offert le spectacle des monstres ; d’année en année, la dose d’horreur allait croissant. J’ai rencontré des créatures hirsutes ukrainiennes, des hommes virils finlandais, des bardes bulgares, des babouchkas russes, des pétrisseuses de beurre polonaises. Des Biélorusses à la poitrine démesurée, d’anciens Yougoslaves qui, après des guerres sanglantes, s’échangeaient des points avec nostalgie familiale. Lena, qui formait un petit cœur avec ses doigts et conquit les cœurs d’un seul coup, des Français et des Anglais en voie de disparition, puis des Allemands. La vieille famille européenne de l’Eurovision avait l’air dépassée. Les Belges perdaient toujours, bien qu’ils fussent – ou peut-être justement parce qu’ils fussent – considérés comme l’avant-garde. J’ai rencontré Conchita, l’Autrichienne à la barbe si adorable, des Irlandais aux coiffures extravagantes, des Roumains langoureux formant un duo d’amour en voie de disparition et des gagnantes enfermées dans des cages ensevelies sous la neige. J’ai rencontré des reines, des anges, des monstres, une multitude de garçons sautillants et de filles se trémoussant, un choix alléchant de genres. J’ai rencontré des membres du jury dans toutes sortes de costumes et de tenues, qui offraient leur propre spectacle. L’Europe, dont l’Australie faisait soudainement partie, affichait sa diversité haute en couleur ; même les personnes âgées étaient admises.
J’ai rencontré la Belle et la Bête, de plus en plus de Belles. Les garçons devenaient de plus en plus beaux. Il y avait de plus en plus de couleurs de peau, ils venaient de partout. Face à eux, les vaillants Biélorusses et les Russes rustiques tenaient bon ; ils envoyaient des hommes de toute une génération sur le front de l’Eurovision, et surtout des femmes de caractère. Jusqu’à ce que d’autres fronts apparaissent.
Le Luxembourg me manquait, ce pays qui, pendant trente ans, avait gardé rancune d’avoir été délaissé. J’aurais aimé compter les voix, vibrer avec les autres, peut-être même voter. National, nationaliste ? Certainement pas, mais ça aurait tout de même joué un petit rôle, n’est-ce pas ? Malheureusement, mes favoris perdent toujours. Une fois, j’ai voté pour un couple néerlandais. Ils ont osé chanter. Juste comme ça. Une chanson ! Une chanson d’amour ! Une vraie chanson, que l’on écoute de son plein gré. Pas seulement parce qu’on célèbre le rituel européen de la torture.
Européenne ? Luxembourgeoise ? France Gall et « O Vreck » ? Udo Jürgens et « De Feierwon » ? Le Luxembourg ne s’est pas contenté d’aller chercher ses stars aux stations de ski. « Tali a un passeport et a fait ses études ici », répond-on pour rassurer ceux qui aimeraient qu’elle ait les pieds sur terre. La jeune chanteuse incarne d’ailleurs parfaitement l’image de marque du Luxembourg : ouverte, cosmopolite, jeune, multilingue. Chez elle partout dans le monde, y compris ici.
Comme si l’Eurovision n’était pas justement un produit capitaliste, aussi insipide qu’un hamburger, adapté à un goût uniforme susceptible de plaire au plus grand nombre. Déjà mondial, ça convient à tout le monde. La nationalité n’a aucune importance. L’essentiel, c’est que le label colle bien, et les quelques clichés diffusés avant la présentation.
Et pourtant : l’Eurovision est bien vivante, car elle a son secret. Cette lourdeur pompeuse. Cette avalanche d’effets spéciaux à l’ancienne, ce poison kitsch qui imprègne tout, cette laideur exagérée et indestructible. Ce spectacle monstrueux. Ce monstre de spectacle.