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Société 4 min de lecture

liste électorale

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juin 2024
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Vous auriez dû le faire en mars ! Donc d’ici mars, au plus tard ! Il faut bien que vous en fassiez la demande ! Sans demande, ça ne marche pas ! Les hochements de tête qui résonnent dans mon oreillette depuis le ministère autrichien de l’Intérieur sont pour ainsi dire assourdissants.

Mais qu’est-ce que je me suis encore mis en tête ! Quelle utopie ! Comme si c’était aussi simple que de dire « Bonjour » ! Il suffirait d’entrer dans un bureau de vote. Il suffirait de sortir sa carte d’identité, de s’identifier comme quelqu’un de génial, voire de doublement génial. Tout d’abord en tant que citoyenne d’un pays sûr de lui, que seuls les retardataires qualifient encore d’État voyou, et dans lequel les migrant·e·s et les autochtones vivent côte à côte comme au paradis sans trop se déranger mutuellement, ne se parlent pas dans de nombreuses langues et où les quelques partisans de la droite paraissent plus comiques que menaçants. Et en tant que partie intégrante de la plus formidable partie du monde qui soit. Bien sûr, à cause de la liberté et de la démocratie, qui ne coûtent rien, pas même la vie, à cause de l’arc-en-ciel, des ruines pittoresques, des quartiers neufs aux mauvaises herbes écologiques. Et, oui, personne ne meurt de faim ici non plus, en théorie, et les antidépresseurs sont pris en charge par la sécurité sociale.

Que je me retire ensuite, c’est ainsi que je me l’imaginais, après avoir sorti ma carte d’électeur et reçu un bulletin de vote, dans l’isoloir pour y accomplir un geste des plus intimes, voire analogique. Quelque chose qui me confirme en tant que membre à part entière de cette société. Pour la première fois depuis… des décennies ! Je fais partie de vous, de nous ! De ceux qui ont des valeurs ! L’Europe, me voici !

J’ai tout de même appelé deux fois l’ambassade du Luxembourg dans le pays où j’effectue mon séjour prolongé à l’étranger, pour m’en assurer. Pour être sûr que ça marche vraiment, cette fois-ci ! J’ai trop de souvenirs qui me reviennent : ces listes électorales sur lesquelles je ne figure jamais, ces regards sceptiques des agents de sécurité dans les bureaux de vote, devant lesquels je me heurte régulièrement pour ensuite m’éclipser, comme on dit si charmamment par ici. À deux reprises, la gentille employée de l’ambassade m’a confirmé que je ne pouvais certes pas voter pour le Luxembourg, mais très bien pour l’Autriche. Il suffit d’y aller, d’entrer, de voter, et tout ira bien.

Pour en avoir le cœur net, j’appelle le ministère autrichien de l’Intérieur. Celui-ci ne voit pas mon projet d’un très bon œil. Mais enfin ! Vous auriez dû vous inscrire sur les listes électorales !

S’inscrire. Obligatoire. Avant mars. « Wählerevidenz ». Un nouveau mot. Pour lequel il faut déjà un dictionnaire dès qu’on passe la frontière allemande. Mais ils en ont sûrement un qui convient. Les Luxembourgeois aussi, sans doute, tout comme les Roumains et les Portugais : un mot si lisse et si dédaigneux qui fait voler en éclats tous les petits rêves des sages petits europhiles. Oui, je voulais voter, mais ça n’a pas été possible !

Combien de fois ai-je entendu ça, alors. Ce jeune Autrichien qui veut voter en Allemagne. Mais vous auriez dû vous inscrire avant avril ! Oui, d’accord, on est en juin maintenant. Tant pis, alors. Ce jeune Luxembourgeois qui souhaite voter à Arlon, où il réside. Bon, tant pis. L’Espagnole à Paris, la Néerlandaise au Luxembourg, à qui cette élection n’est pas venue à l’esprit au plus tard 86 jours avant. Tous ces citoyens et citoyennes européens consciencieux à qui on a rabâché les oreilles pendant des mois. Démocratie. Participation. Responsabilité. S’engager. La montée de l’extrême droite. L’empêcher. Tous ces Européens et Européennes qui vivent éparpillés à travers l’Europe, ici, là-bas, pour un court moment qui deviendra peut-être un long moment, une éternité, une vie. Qui, pour une raison quelconque, peut-être inconnue d’eux-mêmes, ne se débarrassent pas de leur nationalité comme d’une vieille peau, et le pays dans lequel ils vivent n’a pas encore inventé la double nationalité. Ils restent étrangers, pendant des années, des décennies, à vie.

Rien qu’en Allemagne, plus de quatre millions de ressortissants étrangers de l’UE auraient eu le droit de vote. À peine 5 % d’entre eux ont exercé ce droit. Pourquoi les autres ne l’ont-ils pas fait ? Se pourrait-il qu’il y ait, outre moi, d’autres personnes qui n’aient pas encore en tête, dès le mois de février, les élections qui auront lieu cet été ? Dommage que ce soient justement eux qui soient sans doute les Européens les plus « européens ».