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Société 5 min de lecture

Flying Dirndl

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition octobre 2021
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Une dame qui, à première vue, semble plutôt sobre se tient au garde-corps de la passerelle d’embarquement d’un avion de la compagnie Glücksair. Vêtue d’une tenue qui ne cesse de gagner en popularité, avec un chemisier à volants et un tablier, très soignée, très élégante, la poitrine traditionnellement mise en valeur de manière appétissante.

Elle est adulée par un jeune homme tout aussi élégamment vêtu : il porte des pantalons courts, populaires depuis des siècles et réputés indestructibles. Et bien qu’ils ne soient pas végétaliens, l’air du temps les adore. C’est avec plaisir qu’un jeune homme montre de quoi il est capable, en exhibant ses mollets aux jeunes filles. Monsieur Gabalier, barde populaire autrichien qui a récemment importuné le Großglockner en grimpant tout simplement dessus, sous les yeux de équipes de télévision en effervescence et de milliers, voire de millions ou de milliards de followers, et avec le soutien d’une task force qui l’a aidé et soutenu, porte lui aussi avec prédilection ce genre de tenues audacieuses. Avec du punch. Et en même temps, un style classique. Un style originel et en plus génial.

Il s’agit bien sûr, comme le savent les connaisseuses et les connaisseurs, du costume national luxembourgeois : le dirndl et le sepplhose. Elle connaît un succès croissant. Elle est en effet simple et pratique ; après tout ce tapage autour des questions de genre et ces absurdités de la mode, il semble y avoir un retour de la simplicité, bref, les vieux messieurs en beige peuvent pousser un soupir de soulagement. Prendre une bouffée d’air frais. Tout y est, les hommes s’y connaissent ! Dans la vitrine, on trouve de la viande fraîche, ou bien de la viande bien maturée ; elle peut même servir, porter et soulever des charges, avec de nombreuses tailles qui réjouissent au plus haut point les vieux messieurs en beige. Le monde est parfait et génial. Mais les jeunes hommes et femmes, qu’ils soient en beige ou non, trouvent ça génial aussi : c’est tout simplement la fête.

Certes, ce costume traditionnel n’est pas de notre invention, mais ceux qui l’étaient ont depuis longtemps disparu, et à part quelques historiens locaux, personne ne s’en souvient ; d’ailleurs, ils n’ont pas manqué à grand-chose. Le consommateur mondial multiculturel luxembourgeois s’est glissé dans des corsages et des culottes en cuir, qui, il n’y a pas si longtemps encore, étaient associés à un peuple montagnard où, selondes figures masculines et féminines à la force herculéenne, d’une gaieté oppressante, assiégeaient d’énormes tables en bois sur lesquelles on tapait du poing et on versait de la bière à flots. Les bourgeois·es de luxe, bien plus petits mais non moins imposants, se sont tout de suite sentis à l’aise dans ce look ; ils ne voulaient plus en sortir ni redescendre de leur piédestal. Ce comportement dionysiaque est devenu particulièrement flagrant lors des fêtes d’octobre. D’un bout à l’autre du pays, on entendait bientôt parler de poulets rôtis, de jarrets de porc et de chopes de bière, du Grand Nord jusqu’au Sud abyssal ; dans les Wiesn marécageuses et les halles polyvalentes, le peuple en liesse se déchaînait au son de ritmes primitifs. Au point que leurs ancêtres se tordaient dans leurs tombes.

Le Grand-Duché est-il désormais une victime, abrutie par le houblon et le malt, de l’impérialisme bavarois en matière de mode de vie, au point que le houblon et le malt y sont perdus ? En tout cas, il n’est pas le seul concerné : la Chine, le pays aux possibilités illimitées, célèbre même en août son Oktoberfest, le plus grand au monde. Même la Macronie est touchée par la mutation munichoise !

Pire encore, « Glücksair » : s’agit-il là d’appropriation culturelle ? Et à quel point le terme « hôtesse de l’air » en tenue de femme au foyer est-il sexiste ? Et le terme « steward » serait-il moins sexiste avec ou sans « bois devant la cabane » ? Cela dit, heureusement, Munich n’est pas Berlin. Mais, par souci d’équité vis-à-vis des clichés culturels, n’y aurait-il pas aussi de l’Écosse en kilt pour accompagner le repas ? Une fête à la saoudienne au son du minaret ?

Tout cela n’empêchera pas le public cible de Glücksair d’atteindre son objectif. Il est déjà capable de supporter bien des choses : plus de « Knippercher », ni même de Crémant. C’est avec tant de convivialité, comme si rien ne pouvait arriver, que Glücksair, véritable emblème identitaire, transporte le professionnel luxembourgeois exigeant, le bon vivant infatigable, la passionnée de culture avide de découvertes vers un monde proche et pas trop dangereux.

À Munich, la Wiesn a été annulée. Elle se déroule désormais dans les airs, chez Glücksair, avec un équipage spécialement déguisé. Comme on dit dans la nouvelle langue nationale, l’anglais. « Oans, zwoa, gesuffa ! », s’exclame-t-on alors avec beaucoup d’authenticité.