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Société 5 min de lecture

Demande en mariage sur le Titanic

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition février 2023
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Le mariage, ça existe encore, cette folie qui consiste à s’afficher au grand jour. Et en même temps, c’est la chose la plus sensée qui soit. L’amour chronique plutôt que l’amour passager, ou plutôt que la désinvolture : un lit de fer, une alliance de fer, un temps de plomb. Plutôt que cette liberté glaciale et frustrante. Une prison douillette plutôt qu’une parade arthritique au bar. À un moment donné, le calme doit s’installer. À un moment donné, on a besoin de calme. Un tel havre conjugal reste séduisant, d’autant plus que la tempête fait rage tout autour. Dans ce havre conjugal, c’est toujours le calme plat, un calme intime.

Le mariage est bien sûr devenu aussi diversifié que nous tous. Aussi diversifié que les funérailles : il existe toutes sortes d’options pour se faire enterrer ou se marier. Autrefois, quand tout le monde devait vivre ce jour-là si l’on ne voulait pas finir vieille fille ou vieux garçon, on disait que le jour du mariage était le plus beau jour de la vie. Après, il ne restait plus grand-chose. Aujourd’hui, beaucoup ne se prennent pas trop la tête, ils disent simplement « Oui ! » et c’est tout. Les plus audacieux le font dans des lieux où des suppliciés sont suspendus ou debout, transpercés de clous et de flèches, les globes oculaires exorbités, sans langue, là où des hommes en jupe leur parlent avec douceur. « Jusqu’à ce que la mort vous sépare », murmurent-ils alors méchamment. Mais il existe d’autres options ! Tout aussi palpitantes, tout aussi effrayantes !

Dès les demandes en mariage, comme on appelle désormais les bonnes vieilles fiançailles. De celles qu’on voyait depuis des années à la télévision pour les pauvres. Où les hommes* se jetaient aux pieds de leur bien-aimée, faisaient les pitres, arrachent leur cœur nu de leur poitrine, tandis que la bien-aimée riait aux éclats. Mais il en existe aussi pour la classe moyenne, de jolis conseils compilés par des expert·e·s. La plupart du temps, les rôles de genre conventionnels sont représentés de manière conventionnelle. Un soi-disant homme est à genoux. Devant la soi-disant femme. C’est généralement à cela que ça se résume. Sans ça, rien ne marche. C’est pourquoi on y ajoute une petite histoire sympathique, une jolie scène, souvent avec un public, ou avec un chien.

Mais ceux qui veulent vraiment se débarrasser de leur argent ont l’embarras du choix. La Terre est à leurs pieds, la Lune aussi. Oubliez la banale couronne de fleurs à Hawaï ! Les génuflexions au sommet de sommets de sept mille, l’enseigne lumineuse sur la Tour Eiffel, le carrosse kitsch de Cendrillon, la pluie de mille roses rouges à faire bâiller, le saut à l’élastique depuis le Nouveau Pont ! La valse sur Mars, le champagne dans la forêt vierge de Tchernobyl. Une nouvelle offre est disponible, à réserver dès cet été.

Bon, il faut quand même pouvoir débourser un million d’euros sans sourciller, mais après, tout se passe comme sur des roulettes. En route pour un sous-marin, direction l’océan, puis descente vers les profondeurs ! Tout est ultra-high-tech, comme on disait autrefois : à travers une méga-vitre panoramique, vous plongez dans l’abîme, c’est génial, ça fait des kilomètres de profondeur, mais vous ne pensez plus en kilomètres. Des formes informes apparaissent, elles sont translucides, l’obscurité règne, entrecoupée de lueurs fantomatiques. Des morceaux émergent de la boue primitive. Ce genre de trucs. Ce genre de choses. Des fragments de… De quoi ? Il y a déjà eu des humains ici. Comme sur la Lune.

Une paroi d’acier, qui n’existe pourtant pas, vous barre la route ; des hublots vous fixent du regard. Ils sont légèrement collés. Et déjà, vous êtes en plein cœur de l’action, à bord, en route dans cette coque instable. Sur le pont. Dans la salle des radios. Sur la passerelle du capitaine. La proue émerge ! La balustrade ! Là où… là où… où Kate et Leonardo. Ému, vous saisissez la main de celui qui va bientôt devenir votre fantôme.

La chanson « My heart will go on » de Céline Dion retentit. Comment ? Mais bien sûr, dans le film. Vous, si vous êtes la personne – appelons-la simplement « la personne » pour ne pas compliquer les choses – qui glisse la bague au doigt de l’autre personne, c’est exactement ce que vous ferez. C’est ainsi que c’est écrit. Et l’équipe applaudit. Et le cœur de Céline Dion continue de battre. Et la personne qui porte la bague reçoit des roses. Et du champagne. L’autre, seulement du champagne.

Quand j’y repense. Quand je repense à mon mariage. Dans la commune de Wintger. À la mairie, sur la rue principale. Un jour de semaine – c’est comme ça qu’on disait à l’époque –, en novembre. À huit heures du matin. Dans le brouillard. Il y avait aussi du champagne. Un petit verre. C’était un peu flippant. Et ça n’a pas coûté un million.