Il est encore en vie, il est encore trop tôt pour les nécrologies idéalisées et pudiques. La couverture du Spiegel avec ses cheveux argentés, son visage aux traits doux, son regard impénétrable et légèrement malicieux. Il est encore en vie, comme s’il n’avait aucun intérêt, d’une certaine manière dérangeant. D’une certaine manière, ils dérangent tous. Un véritable monument vivant. Les uns parce que c’est logique, les autres parce que, en fait… En fait, il faudrait bien. En fait. En fait. Mais il ne va pas s’enfuir.
Pas le temps pour ça en ce moment. En ce moment, c’est le cancer ou les enfants, ou les deux ; en ce moment, c’est un boulot ou pas de boulot. Et le coronavirus, pour tout le monde. Et puis il y en a quelques-uns là, avec des pancartes, qui interpellent, à un coin de rue, devant une ambassade. Quelques-uns qui se souviennent, vaguement : « Il y avait bien quelque chose, il y avait bien quelque chose. » Quoi ? Je crois que ça s’appelait les « valeurs », non, pas les cryptomonnaies comme le Bitcoin, les autres. Les décoratives. Et un truc un peu démodé, genre XIXe siècle, ça s’appelait autrefois la liberté de la presse. Puis la vie continue, et ça s’estompe. Fading away.
Que faire du sang d’hier ? Ce type au teint pâle a fait son devoir, et maintenant, c’est lui le coupable ? « C’est la vie », disent les plus sereins, les réalistes : qui oserait se frotter aux États-Unis ? Il faut être fou. Un kamikaze puéril, un nerd narcissique, un complexe du tueur de dragons. Au moins de la mégalomanie. Un vrai cas de trouble de la personnalité.
Il avait si bien réussi à faire oublier tout ça : d’abord l’ambassade équatorienne, qui avait encore un petit côté romantique. Révolution, peyotl… les vieilles dames se laissent aller à la rêverie. Un héros qui se détend dans une ambassade sud-américaine ; parfois, il sort sur le balcon et prononce un discours devant ses disciples.
De toute façon, c’est quoi ce héros ? Un type qui harcèle les femmes, qui les contraint. Le pire des pires, un violeur. Et puis, après tant d’années passées derrière les barreaux, ce n’en est finalement pas un. Pas un vrai. Mais quand même. Un type louche, dont le côté répugnant persiste. Il pue, c’est comme de la merde sur les murs de l’ambassade. C’est comme ça que ça se répand. C’est comme ça que ça reste gravé. Personne ne descendra plus dans la rue pour un type pareil. Un vieux homme blanc répugnant. Il a l’air d’un vieillard. Et n’est-il pas nazi, n’a-t-il pas Clinton sur la conscience, et n’est-il pas pédophile ?
Ces images. On a toujours tellement peur de ces images horribles que les politiciens aiment tant brandir dans les émissions-débats, ces images que personne ne veut voir. Nous les avons vues. Il les a jetées à la figure du monde libre et a perdu sa liberté pour cela, c’est clair. Et nous avons rapidement détourné le regard, bien sûr, nous devons détourner le regard, que pouvons-nous faire d’autre ? C’est ça, la résilience. De toute façon, tout le monde le sait.
Assange est poursuivi pour avoir publié des documents révélant les crimes de guerre commis par les États-Unis. Pas parce qu’il n’était pas gentil avec son chat. Ni parce qu’il se comportait comme un salaud avec les femmes. Pas parce qu’il n’est pas un citoyen exemplaire, voire parce qu’il est peut-être un sale type. Il est accusé d’avoir revendiqué, sur la plateforme Wikileaks qu’il a fondée, le droit d’exercer librement une activité médiatique, c’est-à-dire de publier des informations et des opinions sans censure de la part de l’État. Un droit que les naïfs considéraient encore comme acquis, du moins dans le monde des valeurs occidentales. Comme une évidence. Autrefois appelée liberté de la presse, l’une des conquêtes les plus importantes du siècle des Lumières dans « nos » démocraties. C’est de cela que nous sommes fiers lorsque nous pointons du doigt, avec nos doigts géants, les dictatures et leur absence flagrante de liberté de la presse. Vers les journalistes assassinés dans l’empire de Poutine, vers les victimes du despote archaïque Loukachenko qui ont disparu de la circulation, dans le royaume duquel les opposants politiques sont tout simplement considérés comme des traîtres.
La Grande-Bretagne a aboli la censure en 1695 ; aujourd’hui, elle occupe la 33e place du classement mondial de la liberté de la presse, tandis que les États-Unis se classent 44e sur 180 pays. Assange risque d’être extradé vers les États-Unis, où il est menacé de toutes ces années absurdement nombreuses d’une détention anéantissante. À défaut d’une exécution, c’est l’anéantissement. Tuer un homme de manière obsessionnelle à plusieurs reprises, lui ôter de nombreuses vies, toute vie, et tout espoir. La liberté de la presse était autrefois une évidence, du moins dans notre conception de nous-mêmes. Ce n’est pas une violation grave que l’on peut ignorer en haussant les épaules, en parlant de « dommages collatéraux » ou en disant « ça n’a pas marché ».