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Société 12 min de lecture

Dans le cycle de prière

À Clerf se trouve un monastère bénédictin où vivent douze moines. Leur abbé est le seul ecclésiastique à avoir reçu de l'évêque l'autorisation de pratiquer des exorcismes.

Article paru dans Édition mars 2025
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« Ma vie est très réglée, tant sur le plan chronologique qu’humain. Elle est prévisible, planifiée, programmée, mais l’aspect de l’intériorité y occupe également une place très importante », explique Michel Jorrot pour décrire son quotidien au monastère de Clerf. Il en est l’abbé à vie depuis 1994 ; ce sont ses confrères qui l’ont élu. Jorrot porte une soutane noire, une croix de dix centimètres pend à son cou ; à son doigt, il porte une bague en or sur laquelle quatre cœurs forment une croix. L’expérience intérieure et la compréhension de sa foi se déploient avant tout à travers le chant, explique-t-il. Et il s’émerveille, comme s’il avait été témoin d’un miracle, lorsqu’il parle des chants grégoriens : « Ils sont le souffle de la vie. » La prière s’y transforme en un espace sonore – les idées s’incarnent de manière esthétique, se déploient dans l’espace et le temps. « La Parole de Dieu devient, dans le chant, une immense expérience intérieure et spirituelle – j’ai du mal à y croire. » En ce mardi, nous sommes assis dans une salle de réception du monastère de Clerf, dehors le soleil brille. Jorrot s’en réjouit lui aussi d’une manière presque enfantine : « Ce soleil est tout à fait merveilleux. » Au-dessus de lui est accroché un tableau à l’aspect morose ; sur un fond sombre, Jésus est suspendu à la croix.

Le moine bénédictin Jorrot est né en 1945 dans le Jura et s’est installé près de Paris à l’âge de quatre ans. « Je viens d’une famille très catholique et je voulais déjà devenir prêtre vers l’âge de sept ans. » Il a fréquenté un collège catholique à Versailles. « C’est à cette époque que j’ai décidé de vivre au sein d’une communauté vouée à la louange de Dieu. » Il s’est ensuite installé au monastère de Solesmes et a suivi des études de théologie et de philosophie à Angers. Il s’est surtout intéressé à Thomas d’Aquin, aux réformes du Concile Vatican II et à la pensée de Jean-Paul II. « Jean-Paul II ne parlait pas de l’homme au sens abstrait, mais de l’homme concret. » Jorrot considère les réformes du Concile Vatican II comme une avancée : « Dans mon enfance, la messe était célébrée en latin ; le curé accomplissait son rituel en silence pendant des heures. Aujourd’hui, la messe est participative, les fidèles font partie intégrante de la liturgie. » Adolescent, il n’avait pas été confronté à la question des abus. Ces affaires le bouleversent. Il ne connaît aucune victime dans son entourage ; ce n’est qu’à travers la presse qu’il en a pris connaissance. « Je comprends que la société soit déçue par les ecclésiastiques et se sente trahie par l’Église. » Il trouve toutefois regrettable que l’Église dans son ensemble fasse l’objet d’une suspicion généralisée. « Le bien ne fait pas de bruit » : on ne parlerait plus des mérites de l’Église.

En 2017, l’évêque Jean-Claude Hollerich a confié à Jorrot la fonction d’exorciste – une fonction qu’il occupait lui-même jusqu’alors. Au départ, Jorrot ne savait pas trop s’il souhaitait parler de ses « services de libération », qui, par nature, doivent être traités avec discrétion. De plus, la culture populaire a contribué à répandre des idées fausses. « La première tâche d’un exorciste consiste en fait à vérifier si la personne bénéficie d’un suivi médical. Si ce n’est pas le cas, je le lui conseille ; si c’est le cas, j’examine la possibilité d’une crise spirituelle. » Environ trois personnes par mois viennent le consulter ; certaines lui sont adressées par un prêtre ou un médecin. Des médecins qui auraient indiqué à leurs patients que les examens médicaux ne révélaient aucune anomalie. « Je passe plusieurs heures à discuter avec elles, j’essaie de comprendre leur situation et de leur donner le sentiment qu’elles ne sont pas seules face à leurs problèmes. » Par une brève prière de libération, il extériorise leur souffrance et la confie à Dieu. Les personnes qui viennent le voir sont des croyants : « Elles veulent se confier à un prêtre, car elles croient qu’il peut les aider. » Dans les grandes lignes, Jorrot se décrit comme un psychologue dont la boîte à outils ne se limite pas à l’entretien, mais comprend également les prières et Dieu. Il qualifie d’ailleurs les problèmes des personnes qu’il reçoit de « désordre psychologique ». Mais il va plus loin : il n’exclut pas la possibilité d’une possession. Selon la tradition ecclésiastique, on serait en présence d’une possession lorsqu’une personne est soudain capable de parler des langues étrangères qu’elle n’a pas apprises, manifeste une aversion excessive pour les symboles religieux tels que l’eau bénite ou adopte un comportement inexplicable. Il n’a jamais fait l’expérience de telles rencontres extraordinaires, mais il a accepté de pratiquer un exorcisme sur cinq personnes, car on pensait pouvoir ainsi soulager leur souffrance.

Le bénédictin ne donne aucun détail sur le déroulement du rituel. On sait toutefois que ce que l’on appelle le « Grand Exorcisme » remonte au Rituale Romanum du XVIIe siècle. Au cours de ce rituel, on récite des psaumes et des prières de protection, et on lit des passages de la Bible relatant la lutte de Jésus contre le mal. Enfin, on ordonne au démon de quitter la personne dite « possédée » (le mot « exorciser » vient du grec exorkízein et signifie « chasser par des incantations »). L’exorcisme rituel visant à chasser des esprits prétendument maléfiques d’objets ou d’êtres vivants n’est pas une rareté culturelle : il est connu dans toutes les grandes religions, qu’elles soient scripturales ou non. Dans le christianisme, les exorcismes de Jésus servent de modèle : « Il parcourait toute la Galilée, prêchant dans les synagogues et chassant les démons », peut-on lire dans l’Évangile selon Marc. Le pape François a qualifié l’exorcisme d’indispensable pour lutter contre les « troubles spirituels ». Il souligne toutefois que les crises spirituelles trouvent le plus souvent leur origine dans des causes psychologiques.

Certains spécialistes des sciences religieuses, comme Ann Taves, affirment que l’efficacité des rituels de guérison repose sur des processus neurocognitifs, des attentes et des dynamiques sociales. Dans un cadre perçu comme bienveillant, les rituels pourraient réguler les émotions et renforcer la confiance en une guérison. De plus, des études récentes indiquent que l’efficacité thérapeutique dépend avant tout de la personnalité du psychothérapeute et non de la méthode utilisée : des facteurs tels que l’empathie et les compétences interpersonnelles du thérapeute joueraient un rôle plus important dans la réussite du traitement que les approches théoriques, comme l’écrit le psychologue clinicien Robert Johns. L’anthropologue Tanya Luhrmann s’intéresse à la notion d’« imagination » et explique qu’il ne s’agit pas seulement de pure imagination, mais d’un espace d’expérience que les croyants perçoivent comme une réalité sensorielle. Quiconque s’intéresse donc à l’effet des rituels doit également se pencher sur le pouvoir de l’imagination. Luhrmann, qui a rédigé des textes sur les chrétiens charismatiques et les néo-chamans, attribue aux pratiques religieuses telles que les prières, les méditations ou les rituels la capacité de favoriser une imagination vivante. Mais on devine déjà le revers de ce phénomène qui ressemble à un effet placebo : un cadre rituel perçu comme menaçant ou des valeurs vécues comme répressives ne peuvent guère être utiles. Il existe désormais toute une série d’études qualitatives, mais on ne dispose pratiquement pas d’études quantitatives à long terme.

Jorrot se considère lui aussi ancré dans un contexte historique et social : Les attentes à l’égard des prêtres se seraient aujourd’hui de plus en plus déplacées vers les maîtres de reiki, les nécromanciens et les néo-chamans. « Aujourd’hui, les gens recherchent des offres sur Internet et paient jusqu’à 200 euros de l’heure, comme me l’a raconté l’un d’entre eux. » Lui, en revanche, exerce sa fonction gratuitement. Il est en outre soumis au contrôle de la communauté et ne passe pas outre la médecine. Le fait que l’Église insiste aujourd’hui sur le fait qu’elle attend les avis médicaux est lié aux connaissances croissantes en matière de psychosomatique, mais aussi à l’affaire d’Anneliese Michel, de Klingenberg. Cette étudiante bavaroise est décédée en juillet 1976 des suites de malnutrition, après avoir subi à plusieurs reprises, pendant des mois, des exorcismes pratiqués par deux prêtres catholiques. Auparavant, des médecins lui avaient diagnostiqué une épilepsie. Les parents et les deux ecclésiastiques ont finalement été condamnés à des peines avec sursis pour homicide par négligence. Un cas tout aussi bouleversant s’est produit au XIXe siècle au Luxembourg. Le vicaire ultraconservateur Jean-Théodore Laurent se vantait dans un rapport d’avoir pratiqué avec succès, en 1843 dans la cathédrale, un exorcisme sur une jeune femme qui était « possédée » par le diable depuis l’âge de 15 ans. Des années plus tard, cependant, un curé de village lorrain rapporta que la jeune fille était manifestement malade et se trouvait toujours dans un état déplorable.
L’abbaye de Clerf a été construite en 1909 dans le style néo-roman. Des moines français en ont lancé la construction ; après avoir quitté la République en 1901 en raison de lois anticléricales, ils ont cherché un nouvel emplacement en Belgique et au Luxembourg. Lorsque les nazis occupèrent le Luxembourg, les moines furent à nouveau chassés et l’abbaye fut placée sous administration forcée. Le bâtiment fut en partie détruit « par des vandales incroyants », comme l’écrivait le journal *Das Wort*. Après la guerre, « les bénédictins ont fait ce qu’avaient fait les premiers bâtisseurs ; ils ont manié la pelle et la pioche, transporté des pierres, sont devenus maçons et couvreurs », rapporte le journal catholique. « Grâce à ce travail pénible, l’abbaye a peu à peu retrouvé son aspect accueillant » et est devenue un « havre de paix, de prière et d’amour ». Aujourd’hui, douze moines vivent à Clervaux, dont l’un est hospitalisé cette semaine. Leur quotidien suit un rythme bien précis : il commence à cinq heures du matin par les vigiles, une veillée de prière nocturne ; à huit heures et demie du soir, on les appelle pour la prière du soir, les complies. Entre-temps, de brèves prières et des chants ont lieu à plusieurs reprises. C’est également le cas ce mardi, à onze heures quarante-cinq. Avec la précision d’une horloge, l’abbé bondit de son siège pour prendre place dans le chœur de l’église. « Notre quotidien est marqué par des moments de calme et d’introspection, ainsi que par des moments de vie en communauté », explique-t-il. Ora et labora – pendant la journée, on s’occupe du jardin, de la lessive et des tâches culinaires. Du jus de pomme est proposé à la vente sur place : « L’année dernière, nous avons pressé 20 tonnes de pommes. »

Les moines de la colline près de Clerf aspirent au céleste ; ils s’adonnent à un cycle de prières qui se répète sans cesse. La vie monastique est marquée par la répétition : ils veulent s’affranchir du temps linéaire. Mais en même temps, ils sont ancrés dans le monde terrestre : dans le jardin, un moine donne des instructions à un ouvrier, et dans la boutique du monastère, ils proposent du chocolat à la vente aux touristes. Le monde extérieur s’invite même à l’intérieur des murs du monastère : dans le café, des visiteurs sont attablés, parmi lesquels Thomas Goldschmidt, qui, vêtu d’un costume solennel et clair, boit son café après le déjeuner. Sa jeune tête est couverte de boucles blondes. Il travaille au service des impôts de Diekirch et se prépare ici à un examen de droit fiscal. « Au monastère, je peux étudier en toute tranquillité, et mon quotidien est en même temps rythmé par des pauses spirituelles », dit-il. Mais il n’est ici que depuis un jour et ne peut pas encore dire si les effets positifs sur son apprentissage se maintiendront tout au long de la semaine. À la table se trouve également un homme aux cheveux gris, qui se présente comme un organiste belgo-luxembourgeois. Il est en train de classer les partitions du père Benoît, décédé en 1979. « Leur qualité est vraiment exceptionnelle. Il avait un don particulier pour composer des morceaux méditatifs », s’enthousiasme-t-il. Un autre monsieur d’un certain âge est venu de Zolwer – où il est diacre. « Je viens ici pour me recentrer sur moi-même et lire. » Depuis 20 ans, il passe chaque année plusieurs jours à Clerf. « J’en ai besoin. »

Frère Emmanuel est lui aussi assis au café. Il est né au Sénégal. Non loin de la maison où il a grandi se trouve un monastère bénédictin où sa famille se rend pour assister à la messe. Sa mère reprend en chœur les chants en latin de la communauté pendant qu’elle repasse. À 17 ans, il est entré au monastère, « après avoir fait une retraite ». Cet homme de 37 ans voit une analogie entre l’Abbaye et l’abeille ; tout comme dans la ruche par une reine des abeilles, les moines sont guidés par un abbé. Sans sa soutane, il s’assoit parmi les laïcs : il est en période d’essai et se demande s’il doit quitter son monastère actuel aux Pays-Bas pour s’installer à Clervaux. S’il déménageait, il deviendrait le plus jeune des 13 moines.

Dans l’après-midi, l’abbé explique qu’ils s’inspirent tout à fait de la science. Récemment, lors du déjeuner, un moine aurait lu à haute voix un livre sur le changement climatique écrit par le physicien Jean-Marc Jancovici. Outre les concepts scientifiques, les notions symboliques revêtent toutefois également une importance à leurs yeux ; les jours de la semaine sont mesurables, mais en même temps symboliques : « Le dimanche est pour nous le premier jour de la semaine ; c’est le jour de la résurrection. » Chaque dimanche serait en principe Pâques. Michel Jorrot oscille entre des grilles de lecture symboliques et profanes. Qu’est-ce que le diable ? Pour Jorrot, il est les deux à la fois : une force allégorique et une force réelle.

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