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Société 4 min de lecture

Cultivons notre jardin !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition mai 2022
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Ou le balcon. Ou le pot de fleurs. Il n’est certes pas nécessaire de labourer et de peiner sans relâche, ni de couper les vers de terre en quatre pour disposer d’encore plus d’aides gratuites et assidues. On n’est pas obligé, à la sueur de son front, d’arracher, de cueillir, de tailler à la hache, de briser la motte de terre qu’est notre mère, de la vaincre et de l’ensemencer, amen.

Mais s’adonner à la contemplation de ce qui se passe ici et maintenant, ça oui. Ce qui se dresse soudain devant nous, fier et d’une jeunesse incurable, comme ça, sans avoir été réservé ni commandé, et pourtant de ce monde. Et comment ! Ce qui jaillit tout seul, comme ça, sans papiers, venu de nulle part, porté par le vent depuis un endroit indéterminé. Jeune et inexpérimenté, virevoltant de toutes les couleurs, juste comme ça. C’est tellement merveilleux. Puis, ça s’arrange de manière pragmatique avec la voisine, maintenant qu’on est là. Ce qui se passera plus tard, quand on se jettera à corps perdu dans la bataille, qu’on sortira les griffes, quand l’euphorie s’estompera et que la bagarre commencera, on ne peut pas y penser pour l’instant. Pour l’instant, c’est tout simplement magnifique.

Mais en tout cas, leur offrir une gorgée d’eau et discuter à la manière du prince Charles avec les petits chéris et les rejetons, les vieilles connaissances de l’année dernière et les nouveau-nés que le hasard a amenés ici. Il y a sûrement aussi des clandestins parmi eux, qui n’ont rien à faire ici, qui n’ont rien à y gagner, et qui s’en prennent ensuite à tous ces autochtones aux pieds sur terre avec leurs griffes vert vif ; un moustique tigre est même fourni avec.

Peut-être manger une ortie après s’être excusé mille fois ? Pas la tête du pissenlit quand même, les feuilles seulement quand elles sont déjà coriaces, ça te va, chef des soleils ? On peut te manger de la tête aux pieds, tu nous offres ta douceur mielleuse et tes racines amères, et visuellement aussi, tu es au top : d’abord cette chevelure rayonnante, puis la coiffure soignée d’une retraitée des années 70. Parfait. Puis les petits barbares arrivent et mettent fin à tout ça. Ils soufflent sur la petite fleur. Elle disparaît. Et l’année prochaine, ce seront des pissenlits bébés ! Voilà comment ça marche.

À la lumière de midi, tout cela devient supportable. Car le lilas chante ses chansons violettes, le printemps a éclaté, tout comme le kitsch… Qui a encore envie de parler de la guerre ? Elle aussi a éclaté, et elle continue tout simplement son chemin. Poutine fait une brève apparition devant son décor rougeâtre tandis que des carrés de chair humaine défilent à l’image, comme télécommandés. Ouf ! Papa est de bonne humeur aujourd’hui, il n’y aura pas de coups aujourd’hui, les enfants, respirez, ce monde qui se nomme lui-même, il n’appuiera sûrement pas sur le bouton rouge aujourd’hui, comme on disait quand les anciens étaient jeunes. Il n’a pas du tout la tête rouge.

Mais la plupart des spectateurs ont de toute façon déjà décroché : le scénario s’enlise, l’intrigue se déroule sans moments forts, ce film de guerre est ennuyeux. Cette guerre semble à des années-lumière d’ici lorsque le soleil brille sur la crème de la Place d’Armes. C’est étrangement abstrait quand les intellectuels allemands s’affrontent à coups d’arguments lourds depuis leurs fauteuils de talk-show. Qui est le plus naïf, qui est une belliciste ? Les arrogances masculines s’entrechoquent. L’ambassadeur et le philosophe. On compte sept chars. Puis tout le monde dit que des gens sont en train de mourir, là-dessus, ils sont d’accord.

L’offensive du virus marque également le pas, mais la défense se renforce déjà. À Shanghai, on affame le virus, mais aussi ses hôtes.

Mais c’est le début du printemps, le printemps fait le tour du pays et fait tourner les têtes. Comme chaque année. On plonge le nez dans le pollen et dans les coupes de glace, la glace fond. Mais s’il vous plaît, pas de glaces pour l’instant. Parlons plutôt de la maison en feu, de la maison de l’Europe, où ça couve.

Quel est le rapport entre tout cela et un jardin bien entretenu ? Avec ce travail pieux, penché sur la terre où se trament des choses inquiétantes, « en réalité » ? Aucun.

C’est plutôt une envie de s’échapper. Maintenant que tout nous dépasse, tout ça, et en plus toute cette végétation. Juste un instant sans catastrophe. La tête dans le sable et dans les nuages, de temps en temps, avant de la perdre.