Avec la passation de pouvoir, c’est cette semaine que s’achève l’ère de la coalition libérale réformatrice composée du DP, du LSAP et des Verts. Elle a duré dix ans.
Après la faillite bancaire et la crise économique de 2008, le modèle luxembourgeois s’est effondré. Il ne fallait plus espérer de solution de la part des conservateurs. Certains milieux intéressés ont ressorti un scandale lié aux services secrets vieux de cinq ans. C’est ainsi que le LSAP a fait tomber son Premier ministre du CSV.
La nouvelle coalition avait un programme : elle devait répondre aux attentes des électeurs en matière de politique sociale et à celles des entrepreneurs en matière de politique économique. Cette période peut être divisée en trois étapes.
D’abord, l’euphorie suscitée par la politique de réformes et d’austérité. Elle a duré du jour des élections, le 20 octobre 2013, jusqu’au 26 avril 2016. On s’est attaché à protéger le capital financier mondial : après le scandale des « Luxleaks », il fallait sauver sa planification fiscale agressive. La coalition a promis d’ouvrir grand les fenêtres de cet État CSV poussiéreux. Par la privatisation de l’archevêché, une réforme de la loi sur l’avortement, puis la légalisation du commerce du cannabis. Son héros était l’audacieux ministre de l’Économie, Étienne Schneider. Dans le même temps, elle a opté pour l’austérité et des hausses d’impôts : elle a décrété un excédent structurel de 0,5 % du produit intérieur brut comme objectif budgétaire à moyen terme.
L’électorat lui a fait payer cher. Lors des élections européennes et du référendum sur la réforme du mode de scrutin. Avec le discours sur l’état de la nation du 26 avril 2016, la coalition a transformé l’excédent budgétaire à moyen terme en un déficit structurel de –0,5 %. Afin de sauver sa peau grâce aux transports gratuits, à l’augmentation des points, aux baisses d’impôts et au congé parental. L’attention s’est portée sur la petite bourgeoisie en âge de voter, la partie socialement intégrée de la classe ouvrière. Contre toute attente, la coalition a survécu aux élections. La perplexité du CSV l’y a aidée. Les héros étaient fatigués.
La troisième étape a débuté avec l’apparition du premier cas de Covid-19, le 29 février 2020. La coalition gouvernait en état d’urgence. Elle résumait ainsi la situation budgétaire : « On dépense ce qu’il faut. » Elle a temporairement nationalisé la reproduction sociale. Le libéralisme économique était à bout de souffle. Pendant le confinement, le libéralisme sociopolitique l’était aussi. La nouvelle héroïne était la ministre de la Santé bienveillante, Paulette Lenert. Pendant la guerre en Ukraine, la coalition a nationalisé les coûts liés au boycott du gaz naturel. Face à l’inflation, elle a accordé des aides financières aux ménages. Le Trésor public a pris en charge les coûts salariaux liés à un ajustement à l’index. L’attention était tournée vers la nation. Dans le cadre restreint de la tripartite. Le modèle luxembourgeois a été financé par l’endettement. En signe de reconnaissance, l’électorat a confirmé, le 8 octobre, les partis au pouvoir, le DP et le LSAP, en leur accordant des voix et des mandats supplémentaires.
La coalition réformiste formée par le DP et le LSAP entre 1974 et 1979 a proposé une version 2.0 de l’État du CSV. Son adaptation aux modes de vie et aux luttes sociales de l’après-68. C’est sur ces nouvelles bases que le CSV a pu gouverner à nouveau pendant un demi-siècle.
Le DP, le LSAP et les Verts ont donc mis en place la mise à jour 3.0. Ils ont adapté l’État CSV au XXIe siècle. Aux nouveaux modes de vie, à la crise du néolibéralisme, aux guerres. Afin de garantir la valorisation du capital dans un contexte nouveau. Afin de s’assurer le soutien des classes sans ressources. Seule l’adaptation des Verts au changement climatique a été rejetée par l’électorat : ce fut la fin de la coalition.
Le DP, le LSAP et les Verts n’ont tenté de rompre avec l’État du CSV qu’en 2015. Ils l’ont dépoussiéré et libéralisé. Au final, tous étaient prêts à se jeter dans les bras du CSV. Le CSV peut reprendre les rênes de l’État. Il est difficile de dire si cela suffira pour un demi-siècle. Dix ans de libéralisme de gauche sont suivis par le libéralisme de droite autoritaire et favorable aux entreprises de Luc Frieden. C’est à d’autres de décider si l’ancien parti populaire redeviendra ainsi le parti hégémonique.