Après la crise bancaire de 2008, le CSV et le LSAP ont enterré leur promesse de progrès social. « Le bonheur est possible même sans argent », se sont-ils consolés. Ils ont promis d’en apporter la preuve scientifique par la suite. Le 29 juillet 2009, le Premier ministre Jean-Claude Juncker a promis au Parlement « un PIB du bien-être ». Peut-être faudrait-il que l’indice des salaires, un peu dépassé, cède la place à un indice du bien-être gratuit.
Le Statec vient de publier un rapport intitulé « PIBien-être ». L’office des statistiques a calculé que « la dimension “revenu” joue encore un rôle central dans la détermination du bien-être subjectif des résidents » (p. 6). « [L]’insatisfaction dépend clairement du revenu du ménage et la faible satisfaction dans la vie diminue à mesure que le revenu augmente » (p. 11). L’argent ne fait pas le bonheur. Mais sans lui, on reste malheureux dans une société de consommation. Au bout de 13 ans, on en revient au point de départ. Les gens ne jouent pas le jeu. Certaines enseignantes et certains avocats trouvent un certain attrait au post-matérialisme. Les caissières, les chauffeurs routiers, les serveuses et les maçons doivent rassembler tant bien que mal l’argent nécessaire pour payer leur loyer.
Parallèlement au rapport Statec, l’Observatoire des inégalités de Tours a publié un rapport sur les riches en France. Ce rapport ne définit pas de seuil de pauvreté. Il fixe un seuil de richesse : « L’Observatoire des inégalités considère que le seuil de richesse correspond à deux fois le niveau de vie médian » (p. 34).
Cette formule trouve son origine dans le rapport sur la pauvreté et la richesse publié par le gouvernement fédéral allemand. En 2001, celui-ci définissait de manière quelque peu arbitraire les riches comme « – par analogie avec le groupe des personnes à revenus relativement faibles, qui perçoivent moins de la moitié du revenu moyen – celles dont le revenu dépasse le double de la moyenne » (Conditions de vie en Allemagne, p. 36).
Pour calculer le seuil de pauvreté, le Statec se réfère à la norme européenne. Il s’agit d’un « seuil de pauvreté fixé à 60 % du revenu médian national équivalent-adulte (après transferts sociaux) » (Rapport « Travail et cohésion sociale », 2021, p. 130). Est considérée comme pauvre toute personne devant vivre avec 1 892 euros ou moins.
À l’instar de l’Observatoire français, on pourrait fixer le seuil de richesse au Luxembourg à deux fois le revenu médian disponible. Celui-ci s’élevait à 3 154 euros en 2020. Une personne seule serait considérée comme riche si elle gagnait au moins 6 308 euros nets par mois.
C’est à chacun de juger subjectivement si ce seuil de richesse est élevé ou faible. Et ce, en le comparant en un clin d’œil à sa propre situation financière. Le chemin est encore long avant d’atteindre le statut de milliardaire. Le Rapport sur les riches en France reconnaît : « On pourrait distinguer les catégories “riches”, “super-riches” et “ultra-riches”, que l’on situerait respectivement au niveau des 10 %, 1 % et 0,1 % les plus aisés » (p. 40).
Mais les revenus ne disent pas grand-chose sur la richesse. Se fixer un seuil de richesse en fonction des revenus reste une préoccupation petite-bourgeoise. Tout comme les lamentations sur les inégalités croissantes de revenus.
Ce sont ces patrimoines qui rendent riches. Grâce aux prix élevés de l’immobilier, de nombreux propriétaires sont déjà millionnaires. Ce qui est déterminant dans la fortune, c’est « la valeur qui s’autoconsume. Les fours de fusion et les ateliers qui […] absorbent le travail vivant » (Le Capital, 1872, p. 316).
En raison du secret fiscal et des sociétés écrans, on manque de données fiables sur la situation patrimoniale et le capital de la classe possédante. La Banque centrale s’appuie naïvement sur des sondages d’opinion. Révéler la richesse au même titre que la pauvreté soulèverait la question de leur lien dans le cadre du partenariat social : comment la pauvreté et la richesse se conditionnent mutuellement. En quoi la pauvreté est une condition préalable à la richesse, et inversement.
Le cours d’économie ne donne aucune explication. Les manuels scolaires devraient indiquer : « Le pauvre est, par nature, un homme très sensé ; c’est sans enthousiasme qu’il a construit tout le monde pour les autres, comme s’il s’agissait d’un jouet » (Andreï Platonov, Chevengour, Berlin, 2018, p. 382).