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Société 4 min de lecture

L’expertise en temps de crise

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition avril 2023
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Le chef de file du CSV n’est plus tout jeune : Luc Frieden est devenu ministre il y a 25 ans. Il a dû quitter ses fonctions il y a dix ans. Mais, comme l’a souligné le président Claude Wiseler devant le Conseil national du CSV le 1er février, il a fait la preuve de sa « compétence en temps de crise ».

Luc Frieden a été ministre du Budget, du Trésor et des Finances. Il adhérait au dogme budgétaire néolibéral prôné par l’Union européenne. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, ses partisans comme ses détracteurs le considèrent comme un responsable de la politique budgétaire sévère, mais compétent.

Jusqu’à l’arrivée du Covid, la lutte contre la dette publique était au cœur de ce dogme. En théorie, celle-ci renchérit le coût du crédit pour les entreprises en raison d’une demande concurrente. Dans la pratique, elle sert de spectre pour limiter l’État-providence. Cela permet des baisses d’impôts pour les classes aisées, sous le prétexte de la « compétitivité ».

Lors du congrès du CSV il y a 14 jours, Luc Frieden a mis en garde le gouvernement : « L’augmentation de la dette publique est une erreur, car un jour ou l’autre, cette dette devra bien sûr être remboursée. » Ce constat surprend : lorsque Luc Frieden est devenu ministre du Budget le 30 janvier 1998, la dette de l’État central s’élevait à 692 millions d’euros. Lorsqu’il a quitté ses fonctions ministérielles le 4 décembre 2013, elle s’élevait à 9 543 millions. Par rapport au produit intérieur brut, elle est passée de 4,07 % à 20,9 %.

Sous la responsabilité de Luc Frieden, la dette de l’État central a augmenté de 1 379 %. Bien avant l’émission de l’emprunt de 2 milliards destiné à empêcher, en 2008, la faillite de Bil et de BGL. La Banque centrale avait déjà lancé un avertissement en 2005 : « L’évolution de l’endettement pourrait devenir une préoccupation majeure au cours des prochaines années. Un besoin de financement de l’administration centrale de l’ordre de 4 % du PIB ne peut assurément perdurer » (Avis budgétaire pour 2006, p. 15).

C’est pourquoi Luc Frieden s’est livré à des manipulations budgétaires. Il a supprimé des investissements fictifs et réduit les « crédits non limitatifs ». Il a ainsi ramené le déficit sur le papier. La Chambre de commerce s’est plainte d’une émission obligataire : « Cette inscription de 80 millions d’euros au titre des recettes en capital n’est d’ailleurs pas conforme aux règles communautaires en matière de calcul du déficit de l’État central » (Avis budgétaire pour 2004, p. 20).

Le ministre des Finances avançait à tâtons. La Banque centrale a fait remarquer : « La forte volatilité des soldes budgétaires des administrations publiques rend leur analyse plus difficile, ce qui se reflète dans les révisions successives des projections des dépenses et des recettes de l’État » (Avis budgétaire pour 2010, p. 15).

« De Luc a provoqué une crise en tant que ministre des Finances », a déclaré la présidente Elisabeth Margue lors du congrès du CSV. En avril 2011, le ministre des Finances a présenté un plan d’austérité. Six mois plus tard, un autre. Le président de son parti, Michel Wolter, lui a fait cette remarque : « Nous nous dirigeons vers la Grèce, sans que nous puissions vraiment y remédier » (RTL, 17 mars 2012). Le 24 juillet 2012, Moody’s a abaissé la note de la dette publique à « Aaa avec perspective négative ». En novembre 2012, les groupes parlementaires du CSV et du LSAP se sont ligués contre leur ministre des Finances. À l’aide d’amendements, ils ont réduit le déficit public de 162,2 millions. Lors de son discours sur le budget, il a fait la moue.

En 2012, Luc Frieden a orchestré, avec deux amis doués pour les affaires, la vente d’une partie de Cargolux à la société qatarie Precision Capital. Au détriment des actionnaires publics que sont Luxair, la Sparkasse et la SNCI. Il a organisé la vente de la société à un prix de faveur. Precision Capital a revendu la banque, en tirant un bénéfice de 700 millions d’euros. Quelques mois après avoir quitté ses fonctions, il a mis au service de la Deutsche Bank de Londres les relations et les connaissances qu’il avait acquises en tant que ministre des Finances.

Faire passer les intérêts privés et personnels avant l’intérêt général correspond au dogme budgétaire néolibéral. Mais cela ne fait encore de personne un génie de la finance.