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Société 4 min de lecture

Communiquer et excommunier

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition septembre 2021
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L’Ale Kolléisch, situé à l’ombre de la cathédrale, est inoccupé. C’est là que devrait désormais voir le jour, en collaboration avec le tribunal de commerce, « une exposition permanente sur la langue luxembourgeoise ». C’est ce qu’ont annoncé la semaine dernière la ministre de la Justice, Sam Tanson, et le ministre de l’Aménagement du territoire, François Bausch. L’exposition, « basée sur un descriptif précis des besoins, sera élaborée en concertation avec un muséographe », répond à la demande du ministre de l’Éducation Claude Meisch. Des « espaces dédiés à la gastronomie » sont également prévus.

Dans une société marquée par les classes et la concurrence, « langue luxembourgeoise » est un mot-clé désignant la « langue nationaliste ». La langue nationaliste n’est pas un moyen de communication, mais un moyen de malentendu. Elle ne sert pas au dialogue et à l’échange, elle sert à la démarcation et à la séparation, ce qu’on appelle par euphémisme « l’identité nationale ». La langue nationaliste a pour but de tracer des frontières avec la « France, la Belgique, l’Allemagne ». Elle vise à tracer des frontières entre les classes et les couches sociales qui parlent des langues différentes : le luxembourgeois, le français, l’italien, le portugais, l’anglais des affaires, le serbo-croate… Elle ne vise pas à communiquer, mais à excommunier.

La langue luxembourgeoise a vu le jour au XIXe siècle, parallèlement à l’État-nation et à la bourgeoisie. Depuis lors, chaque essor économique s’accompagne d’une montée en puissance de cette langue, ainsi que d’une multiplication des règles orthographiques, des dictionnaires, des défenseurs de la pureté de la langue, des germanistes, des lois linguistiques et des expositions.

Le Congrès de Vienne a donné naissance au Grand-Duché. Celui-ci était économiquement sous-développé. Les premiers poètes ont romancé le « Eist Lëtzebuerger Däitsch » en le présentant comme un mélange hétéroclite ponctué de mots allemands. Avec l’avènement du capitalisme industriel, de ses mines et de ses fonderies, ainsi que le développement d’une administration publique, les enseignants et les prêtres ont qualifié l’allemand luxembourgeois de dialecte mosellan-franconien. À la fin des « années d’or » des années 1930, après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte d’une société de consommation en pleine expansion et de la Communauté européenne, les professeurs du secondaire ont élevé le dialecte mosellan-franconien au rang de dialecte cultivé.

La financiarisation mondiale a apporté à ce paradis fiscal une prospérité sans précédent. Le Parlement a proclamé le luxembourgeois langue nationale. « Une langue, c’est un dialecte avec un accent et une fluidité », affirmait Max Weinreich (Yivo Bleter, 1/1945, p. 13). Avec une armée et une flotte, une flotte aérienne composée d’A400M et de MRTT. La nouvelle université a inventé la « luxemburgistique ». Ses professeurs ont élevé le dialecte d’Ausbau au rang de plus jeune langue germanique.

Au cours de la crise financière et économique, les personnes sans voix sur le plan politique et économique, les fonctionnaires inquiets et les chefs de PME se sont raccrochés au luxembourgeois. C’est leur dernier privilège en matière d’éducation face aux frontaliers plus qualifiés. Il y a quatre ans, 14 702 signataires d’une pétition ont demandé que le luxembourgeois soit élevé au rang de première langue officielle.

D’autres catégories de la population souhaitent également mettre en valeur leurs compétences linguistiques. Jusqu’à cette semaine, plus de 3 000 signataires d’une pétition réclamaient « un test de langue française ou allemande du même niveau que le test de langue luxembourgeoise comme critère d’obtention de la nationalité luxembourgeoise ».

Pour le DP, l’échec du référendum de 2015 a sonné l’alarme. En 2018, le parti ne voulait pas perdre de voix protectionnistes au profit de l’ADR. Son slogan électoral était : « Zukunft op Lëtzebuergesch ». Depuis lors, son ministre de l’Éducation, Claude Meisch, s’attèle sans relâche à la promotion du luxembourgeois : avec un plan d’action pour les 20 prochaines années, un commissaire chargé du luxembourgeois, un centre du luxembourgeois, un conseil du luxembourgeois et une exposition consacrée au luxembourgeois.

L’exposition linguistique prévue devrait célébrer une nouvelle fois l’ascension du luxembourgeois, de l’épopée de Yolanda au « Superjhemp ». Elle devrait faire renaître le « Grand-Luxembourg ». Des anciennes frontières linguistiques de la Grande Région aux arrière-petits-enfants d’émigrés du Wisconsin, en passant par les Transylvains : peut-être même que le comte Dracula y parlait le luxembourgeois.