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Société 4 min de lecture

clientélisme

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mars 2024
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Pendant des mois, des dizaines de milliers d’agriculteurs des pays voisins se sont révoltés. Les agriculteurs d’ici ont donné carte blanche à leurs homologues étrangers : les images télévisées de tracteurs à la Porte de Brandebourg, de citernes à lisier devant les préfectures et de barrages routiers à Bruxelles ont suffi. Le gouvernement a pris peur. Il a immédiatement convoqué une table ronde agricole : grâce à l’industrie du fon et au tourisme à la pompe, il n’aura pas à réduire les subventions.

Les agriculteurs les plus influents ne se portent pas mal. L’agriculture repose pour les trois quarts sur l’élevage bovin : la production agricole se compose pour un tiers de lait, pour 16 % de bovins et pour 22 % de plantes fourragères destinées à ces bovins (Ministère de l’Agriculture, L’agriculture luxembourgeoise en chiffres 2020, p. 21).

Contrairement à la production céréalière et à la production de viande, la production laitière garantit un rendement quotidien sur le capital investi. Depuis 1980, le rendement par vache a doublé. Grâce à l’élevage intensif en stabulation, le nombre de vaches par exploitation a doublé. Grâce à la « forte hausse des prix du lait », le résultat d’exploitation des producteurs laitiers a doublé en 2022 (Ministère de l’Agriculture, L’agriculture au Luxembourg. Résultats d’exploitation 2021/22, p. 21).

Depuis un an, le prix du lait est à nouveau en baisse. Certains agriculteurs, éleveurs, vignerons et exploitants à temps partiel enregistrent des pertes. Ils sont lourdement endettés alors que les taux d’intérêt ont augmenté. Ils sont contraints de vendre leurs terres. On parle rarement des perdants. Sauf lorsque les gagnants suscitent la pitié pour eux-mêmes. Au sein de la Chambre d’agriculture, trois associations sont désormais presque à égalité : du paternalisme au libéralisme. En fonction du niveau de revenus.

La superficie agricole limitée, le système coopératif et le soutien politique apporté aux exploitations familiales ont freiné la concentration : aucune entreprise agroalimentaire ne figure parmi les plus grandes entreprises nationales. 95 % de toutes les exploitations agricoles sont des exploitations familiales.

Les associations d’agriculteurs se considèrent comme les grands gagnants de ces élections : le CSV est de retour, les Verts ont été battus. Que demander de plus ? Depuis deux siècles, une ligne de démarcation traverse la scène politique : la bourgeoisie libérale et le mouvement ouvrier de gauche incarnent l’industrie, la ville, le progrès et l’esprit libre. La droite cléricale incarne la propriété foncière, le village, la tradition et la religion.

Tout comme les ouvriers, les agriculteurs effectuent un travail physique pénible. Contrairement aux ouvriers, ils sont propriétaires de leurs moyens de production : champs, vaches, tracteurs. Cela entraîne une concurrence avec la ferme voisine et rend la solidarité plus difficile. Ils constituent une classe de petits propriétaires. Cela les rend conservateurs. Ils votent pour le CSV. Les agriculteurs et les vignerons votent également pour le DP.

Depuis un siècle, le ministère de l’Agriculture est presque sans interruption entre les mains du CSV. La politique agricole a toujours été un instrument de clientélisme du CSV, désormais bureaucratisée et numérisée. Elle est alimentée par les subventions et le protectionnisme « de Bruxelles ». Transformées en voix électorales par la Centrale des agriculteurs. Les subventions représentent un tiers du chiffre d’affaires (résultats d’exploitation 2021/22, p. 28).

L’agriculture représente 0,3 % de la valeur ajoutée nationale. Elle emploie 3 531 membres de familles et 1 066 ouvriers agricoles. Autant que la CFL ou Amazon. Un quart des salariés sont des travailleurs salariés. On ne parle jamais d’eux. Le droit du travail ne s’applique à eux que de manière limitée. Ils ne siégent pas à la table des négociations agricoles.

Les agriculteurs ont une conscience de classe. Ils estiment que leur travail n’est pas respecté. Ils renforcent leur estime de soi avec de lourds tracteurs. Dans la société de services, le secteur primaire est considéré comme une « industrie crépusculaire ». Les enfants de la classe moyenne urbaine traitent Piff de « fumier ». Ils expliquent aux villageois comment ils doivent gagner leur vie.

Les gains de productivité sont présentés comme la panacée économique. Au détriment des salariés et de l’environnement. Seuls les agriculteurs devraient tirer moins bien parti de leur capital. Ils devraient, en tant que paysagistes, verdir ce paradis fiscal.