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Société 4 min de lecture

Changement de décor

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition juillet 2024
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Le 8 octobre, le Grand-Duc Henri nomme son fils aîné lieutenant-gouverneur. Il entame ainsi, d’un point de vue procédural, son abdication. Sur le plan politique, il a abdiqué depuis des années.

Après la révolution libérale de 1848, le roi-grand-duc des Pays-Bas nomma son frère « luitenant-vertegenwoordiger » et l’envoya au Luxembourg afin qu’il s’occupe sur place du rétablissement d’un régime absolutiste.

Un siècle plus tard, la grande-duchesse Charlotte nomma son fils aîné « lieutenant-représentant ». « Je suppose qu’elle s’était également confiée à Joseph Bech, qu’elle voyait encore de temps en temps. Était-ce lui ou quelqu’un d’autre qui lui avait soufflé la possibilité de recourir à l’article 42 de la Constitution […] ? » se demandait Pierre Werner, Premier ministre du CSV, dans ses mémoires. « L’histoire nous enseigne que le passage d’un règne à l’autre peut être marqué par des remous politiques ou psychologiques et que les choses ne restent pas toujours simplement en place » (Itinéraires, tome I, p. 102).

Les choses, ce sont les personnes qui doivent rester à leur place. (Autrefois : « sujets »). C’est pourquoi le grand-duc Jean a également nommé son fils aîné lieutenant-gouverneur. Le grand-duc Henri nomme à son tour son fils aîné lieutenant-gouverneur.

À l’heure actuelle, un lieutenant-gouverneur n’a pas à organiser de coup d’État. Il doit empêcher une rupture brutale : au cours d’une période de transition de deux ans, l’ancien grand-duc doit s’effacer progressivement tandis que le nouveau doit s’imposer peu à peu. À la manière d’un fondu enchaîné entre deux scènes de Game of Thrones. Au cours de cette brève double exposition, on doit entrevoir un destin éternel.

La mission d’un monarque, c’est la tradition. Il doit garantir la pérennité de l’ordre établi. Une dynastie doit assurer cette pérennité au fil des générations. En cas de crise, elle constitue le dernier recours, indépendamment des élections et des manifestations. C’est pourquoi le Grand-Duc doit se situer au-dessus des partis. Un peu plus au-dessus de l’un, un peu moins au-dessus de l’autre. Après tout, il obéit au gouvernement, appartient à la classe la plus privilégiée et est fortuné.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la reine mère Charlotte a réconcilié la population avec la monarchie, discréditée lors de la Première Guerre mondiale. Jean était le chef scout bienveillant d’une société industrielle moderne. Lors de son accession au trône, Henri a estimé qu’il devait trouver sa propre légitimité (RTL, 1er octobre 2000). Il voulait devenir le « prince-manager » d’une société de services néolibérale. Que reste-t-il à Guillaume V. ? Qui a succédé à Louis-Philippe ?

Le grand-duc Henri n’a pas empêché les « remous politiques ou psychologiques ». Il les a provoqués. La presse à scandale s’est délectée des querelles autour de la belle-mère et de l’héritage, des affaires concernant le Grünewald et les bijoux de famille, à la guerre de position avec le gouvernement, à la crise constitutionnelle autour de la loi sur l’euthanasie, à une Xanthippe sans Socrate, à un père tout juste majeur, à un prince noir, à la politique du personnel brutale, aux ultras cléricaux, aux conseillers peu recommandables.

Jusqu’en 1998, la Constitution qualifiait la personne du Grand-Duc de « sacrée ». Joséphine-Charlotte, fille de roi, a inculqué à son fils Henri la réserve aristocratique. Avec Maria-Teresa, la haute bourgeoisie a fait irruption dans le monde raffiné de la haute noblesse. Les héritiers achèvent de désacraliser cette fonction.

Guillaume et Stéphanie poussent la poussette dans laquelle se trouve l’avant-dernier héritier du trône à travers la Foire agricole. Un peu perdus, sans aucun charisme, c’est certain. On devine aisément leur malaise face à ce rôle. Leur allure, leurs vêtements, leur mauvais goût sont ceux d’une famille petite-bourgeoise. Le fondu enchaîné sans relief entre deux scènes illustrant la forme de l’État.