Il existe des groupes sociaux improductifs. Parmi eux figurent les jeunes enfants, les retraitées et les personnes en situation de handicap lourd. Ils n’exercent pas encore d’activité salariée, ou ne l’exercent plus. Ils ne produisent pas de plus-value pour les classes possédantes. Dans le capitalisme avancé du XIXe siècle, ils étaient ignorés sur le plan économique. Dans l’État-providence du XXe siècle, ils étaient considérés comme des charges. Dans le néolibéralisme du XXIe siècle, ils ont été découverts comme une « opportunité commerciale ».
À cette fin, le CSV et le LSAP ont adopté en 1998 la loi ASFT. Complétée par l’assurance dépendance et les chèques-services, cette loi a commercialisé l’aide sociale. Les entreprises privées, grâce aux fonds publics, sont devenues un secteur en plein essor. Les jeunes enfants, les personnes âgées et les personnes gravement handicapées sont des clients sans défense. « Les gens n’imaginent pas ce que ce secteur génère comme cash… » (Victor Castanet, Les Fossoyeurs, Paris, 2022, p. 311).
La Fédération luxembourgeoise des services d’éducation et d’accueil pour enfants (Felsea) fait partie de la Confédération du commerce. Elle représente 240 crèches totalisant 8 200 places et employant 2 170 personnes. La Confédération des organismes prestataires d’aides et de soins (Copas) compte 54 membres, à but non lucratif ou commerciaux, totalisant 6 400 lits et 11 000 salariés. Les hôpitaux sont en passe de devenir des groupes de services. Les médecins indépendants souhaitent s’épanouir librement en tant qu’entrepreneurs. La ministre de la Santé social-démocrate, Paulette Lenert, sourit avec compréhension.
Au début du mois, la ministre de la Famille, Corinne Cahen, a délivré un agrément d’exploitation à la maison de retraite et de soins « Récital » située à Merl. Cet établissement est géré par Orpéa Luxembourg exploitation s.à r.l. Le groupe français Orpéa et ses sociétés écrans luxembourgeoises ont été mis en lumière par le livre *Les Fossoyeurs*. Celui-ci raconte comment Orpéa tire profit de la santé et de la dignité des personnes dépendantes et de ses employés. « Déjà, il y avait cette odeur de pisse terrible, dès l’entrée. Et je savais que c’était parce qu’ils n’étaient pas changés assez régulièrement » (p. 21).
L’agrément accordé à Orpéa tombait mal pour Les Fossoyeurs. Le président de Copas, Marc Fischbach, a apporté son soutien à la ministre de la Famille : « Il est tout à fait clair que nous devons accorder un agrément à tout le monde, pour autant que les conditions prévues par la législation luxembourgeoise soient remplies » (RTL, 6 août 2022).
La loi ASFT stipule à son article 2 : « Pour obtenir l’agrément, les requérants doivent : a) remplir les conditions d’honorabilité… » En France, près d’une centaine de familles ont porté plainte contre Orpéa pour mauvais traitements et homicide par négligence. Le ministère français de l’Économie reproche à Orpéa le détournement de 55,8 millions d’euros de fonds destinés aux soins. Pour le ministère de la Famille et les Copas, cela ne constitue pas un déshonneur.
Grâce à ses maisons de retraite à Merl et à Strassen, Orpéa entretient son cours en Bourse : « Orpéa s’est développé à un rythme effréné hors des frontières. Les achats de terrains et la construction d’établissements étaient financés uniquement par des prêts. Une politique d’expansion destinée notamment à séduire la Bourse » (Libération, 14/11/22).
La ministre libérale de la Famille était une femme d’affaires. Elle fait preuve de compréhension. Déjà pendant la pandémie de Covid, la liberté d’entreprise des maisons de retraite lui tenait particulièrement à cœur. Ces établissements ont vacciné les comptables plutôt que les femmes de ménage. Des centaines de personnes âgées sont mortes.
La capitalisation boursière d’Orpéa a chuté de 90 % en un an. La dette s’élève à 9,5 milliards d’euros. La valeur comptable des biens immobiliers a dû être revue à la baisse de deux milliards. La semaine dernière, Orpéa a annoncé un « plan de refondation » destiné à éviter la faillite.
La maison de retraite de Merl se classe dans la catégorie luxe. Le loyer de la plus petite chambre équivaut à une fois et demie le salaire minimum. Si le cours de la bourse continue de baisser, on peut recourir aux méthodes éprouvées : contourner la convention collective, facturer la confiture en supplément, diluer la soupe des personnes âgées avec de l’eau.