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Société 4 min de lecture

Cette mort-là

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2021
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Encore la mort, quel ennui, chaque année c’est la même chose, comme le Père Noël ou le lapin de Pâques, auxquels plus personne ne croit, sauf moi. Quiconque peut encore ramper ou s’envoler s’enfuit, s’envole – désolé Greta, mais il le faut maintenant ! – vers un rivage de lumière. Pour les proches, à une heure tardive à la télévision, des interviews depuis l’unité de soins palliatifs ou les dernières idées farfelues de l’industrie de la mort. Les habituels articles tristes dans les pages culturelles des journaux sur ce sujet tabou. Que nous enfermons nos mourants dans des hôpitaux et que nous reléguons nos morts dans des congélateurs. Que nous sommes des déserteurs et que nous faisons les morts quand les choses deviennent sérieuses. Que nous ne maîtrisons plus l’art de mourir, ni d’ailleurs celui de vivre, que nous ne savons plus pratiquer de rituels et que la mort néolibérale est la conséquence glaciale de notre vie néolibérale.

Oui, c’est vrai. Et qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre que le refouler ? Il est insupportable. À vie en fuite devant lui, à vie avec lui dans nos bagages, sur le dos, dans le cou… Bientôt, il va t’attraper. Toute une vie à être une fugitive de la mort, une condamnée à mort, comme on ne dit plus. Une condamnée à mort, comme on dit dans le jargon néolibéral, dans cette compétition où l’on perd tout.

Ne rêve pas, cours, il est à tes trousses ! Plus vite, plus vite, tu rebondis. Le trou noir. Tu es arrivé !

On peut faire le signe de la croix des sorcières ou lever le majeur, ou bien mourir de rire ou se faire dessus. Celui qui rit le dernier, c’est le crâne. La nôtre. Nous sommes lui. Le Bonhomme Noir, la Faucheuse, la Mort. Ou bien elle, je ne sais pas si la Santa Muerte mexicaine est plus réconfortante.

Peu importe où nous fuyons et rampons, il est toujours déjà là. C’est le poisson électrique qui nous effleure, c’est la tumeur qui mûrit, nous ne savons pas où, quelque part dans le paysage de notre corps, incognito, secrète. C’est la bouchée qui reste coincée dans notre gorge, quelle honte, mais pas ça, pas ici ! C’est le nuage qui rôde au-dessus de nous, c’est le loup qui a faim de nous. Il y a de nouveau des loups ! Il est la nature à l’état pur. Il est bio. Il est le baiser plein de virus. Il est l’homme sans masque.

Il est en pleine forme.

Par moments, nous sommes immortelles, voire des déesses dans notre jeunesse exubérante. On s’en fiche de lui, qu’il aille se faire voir. Il ne peut rien nous faire. On flirte avec lui, on est des gothiques, on a l’impression d’être éternelles, irrémédiablement. À l’âge mûr, on se rend compte qu’on est mariées avec lui ; peut-être qu’on peut s’arranger. Puis on ne veut plus qu’une chose : divorcer. Il est vraiment nul.

Au final, nous qui sommes là depuis très longtemps, nous nous sentons de plus en plus mal à l’aise. Le temps s’écoule de manière injuste. Il s’écoule de plus en plus vite, tandis que nous ralentissons de plus en plus. C’est d’une injustice cosmique, ça doit être une erreur. Mais auprès de qui pouvons-nous nous plaindre, puisque Dieu est apparemment mort ? Lui aussi, en plus. Le temps passe, bientôt il sera écoulé, la date limite de conservation est dépassée. Ils ne sont plus conservables !

Et puis, on a sans arrêt des rendez-vous. À cause des parties du corps. Il y a tellement de parties du corps ! Comment on va faire pour tout concilier maintenant ? Le voyage de rêve. Traverser le Kazakhstan à pied, tout seul. L’œuvre, elle est toujours inachevée. On n’a même pas encore commencé. Ça va être super stressant.

Et la maison. Il y a des courants d’air dans ce château en Espagne ! C’est vraiment une masure, il faut être réaliste. Tout est tellement réaliste maintenant. Il faut garder les pieds sur terre.

Et ensuite ? Sous terre ? Dans les airs ? Le feu, ça fait mal ? Ou se transformer en un bijou qu’un proche portera ensuite autour du cou ? Tout ça existe déjà, jetez un œil aux offres ! Il y a des offres exceptionnelles.

Tout cela prend vraiment beaucoup de temps.

On demande une prolongation. Encore une période de probation, s’il vous plaît. Pour qu’on puisse rester encore un peu. Encore une demande d’asile. On va tout arranger maintenant. On fera mieux. Encore une chance. On recommence à zéro. D’accord, sans piquant. D’accord, sans sucré. D’accord, juste allégé.