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Société 5 min de lecture

Ce que le monde a en commun

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition janvier 2022
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Terrasse sur le toit d’un gratte-ciel, ambiance de fête, le Nouvel An explose en une myriade d’étoiles, tandis que des pétards sifflent et claquent en contrebas. Un homme d’une quarantaine d’années se balance au-dessus du vide devant sa jeune petite amie et ses jeunes amis, tous très joyeux, certains perdus dans leurs pensées. Le voisin de la maîtresse de maison invite les femmes à danser, trinque, cherche à engager la conversation. Il aimerait ensuite se joindre à la fête qui se poursuit dans l’appartement, mais cela ne plaît pas à la maîtresse de maison. Il retourne furtivement dans son antre, je pleure. Je pleure et je pleure, je n’arrête plus, assise à la table de la cuisine entre des coupes de champagne et des volutes de musique, je n’arrêterai plus jamais. « La solitude du monde », marmonné-je sans cesse. Toujours et encore la solitude du monde. De temps en temps, l’hôtesse vient voir comment je vais, comme on s’occupe d’une femme en train d’accoucher ou de mourir. Si le voisin, qui ne m’est pas particulièrement sympathique, mais qui est tout de même un être humain, comme je le prétends, n’a pas le droit d’entrer, c’est qu’elle a ses raisons. Ce que l’hôtesse tente de m’expliquer de temps à autre, entre les torrents de larmes et leur accalmie, entre les contractions et au cœur de la douleur qui m’a envahie. La solitude du monde, je me fonds dans la compassion pour toute la création, un peu comme Jésus. Une douleur bienfaisante, dans laquelle je me vautre, entre les derniers sanglots et reniflements, profondément impressionnée par moi-même. « Tu es tout simplement complètement bourrée », diagnostique mon amie.

Les raisons pour lesquelles mon voisin a dû rester dehors, devant la porte, étaient d’ailleurs compréhensibles. Du moins pour les esprits impitoyablement lucides. Alors que je pleure, nous sommes déjà en 2020. Plus tard, je me suis prise pour une prophétesse. C’était le début de l’année où la solitude s’est abattue sur le monde.

Aujourd’hui, en 2022, deux ans plus tard, deux années entières au cours desquelles on nous a imposé un processus d’apprentissage. Où nous sommes en retenue, comme de mauvais élèves, où plus aucune présidence ne fonctionne. Il n’y a plus de présidence. À la place, des résolutions, bien trop nobles, que nous ne pouvons pas tenir. Plus jamais de superficialité. Plus jamais prendre l’avion. Capitalisme, consommation : beurk. Partager la création avec nos sœurs et nos frères, équitablement. Plus jamais de Nestlé. Des résolutions plutôt que des projets, qui s’évanouissent dans les airs, tombent à l’eau, sont repoussées, toujours plus loin vers l’horizon, là où tout serait à nouveau comme ça n’a jamais été. Comme avant. Les enfants grandissent sans connaître ce « avant » utopique.

Deux années entières pendant lesquelles on nous a fait avaler à toute vitesse des cours que personne n’avait demandés. Des cours intensifs « anti-fin du monde ». Chacun dans son coffre-fort. Des coffres-forts ambulants dans des quartiers de haute sécurité, chacun étant un quartier de haute sécurité, surveillés par des tests et des certificats. Le social devenu soudain asocial, chaque éternuement une catastrophe majeure, celui qui tousse est mis à la porte. Ne prend pas l’avion. Deux années durant lesquelles nous avons compris, pour aussitôt refouler ce que nous avions compris, à peine une vague s’était-elle calmée. Pas Greta, maintenant. Mais vite, maintenant. Mais enfin, maintenant. Tout de suite. Ce que nous avons toujours voulu. À la dernière minute, avant que la dernière heure ne sonne. Avant la fin, encore jusqu’au bout du monde.

Ah, comme c’est pathétique, ridicule. Ce n’est pas si grave. Il y a un tiers de passagers en moins à bord, ce n’est pas désagréable : les non-vaccinés ne sont pas là. De toute façon, ce ne sont pas les plus agréables.

Mais nous devons tout de même nous rassembler, se disent peu à peu les gens perplexes. Nous devons tout de même être bienveillants les uns envers les autres et envers la création. Pas seulement envers nous-mêmes, comme cela est devenu de plus en plus courant ces dernières décennies. Nous ne devons pas maltraiter les animaux. La Terre n’est pas une sujette, c’est un de ces clichés de vieux hommes blancs ; Jésus, le maître de l’empathie, n’aurait jamais dit une chose pareille.

Il faut qu’on guérisse le monde, quoi d’autre ? C’est juste un peu stressant en ce moment. Comment ça va marcher, avec tous ces crétins autour de nous ? Tout est tellement sens dessus dessous en ce moment.

Qui va se débarrasser des déchets nucléaires ? Ah, nos enfants sont si compétents, c’est à eux de s’en charger. Le nucléaire, c’est désormais sexy, et le « greenbrainwashing » est un bon remède contre les idées reçues. Le métaverse s’étend, et à l’ombre des tours de Facebook, ceux qui ont tiré le mauvais numéro campent.

Mais on doit bien y arriver. Sinon, on est fichus. Tout compris… Le mot d’ordre en ce début d’année. Mais qui sont ces « on » ?