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Société 4 min de lecture

Blagues sur la résurrection

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition avril 2024
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À un moment donné, j’ai commencé à m’ennuyer. Avec les blagues. Avec nos blagues. Même en participant moi-même aux plaisanteries, je m’ennuyais. Il n’y avait absolument rien en jeu. Après tout, on avait gagné, on avait gagné. Et ça faisait déjà longtemps.

« Le ciel est vide », titrait *Der Spiegel* à Pâques 2019, affirmant que même de plus en plus de religieux se retrouvaient face à un ciel vide. Nous n’avons certes pas banni Dieu de la surface de la Terre – nous ne sommes pas de ce genre –, mais nous lui avons attribué ses réserves. C’est là qu’Il – comme on disait autrefois – peut désormais vaquer à ses occupations, édenté, émasculé, un patriarche que seuls les excentriques prennent encore au sérieux ; en cela, nous, les Occidentaux, faisons preuve de clémence. Dans les sections sadomasochistes du catholicisme ou dans les chambres sobres du protestantisme, les derniers Mohicans d’un culte en voie d’extinction peuvent s’adonner à leurs penchants, cela ne fait plus de mal à personne.

Nos enfants et petits-enfants ne sont plus les enfants de Dieu ; ce sont des êtres libres dans un monde libre. Pour ceux d’entre eux qui souhaiteraient étudier l’histoire de l’art, interpréter les trésors des cathédrales et des basiliques, en dégager des significations, ces messages leur seront étrangers. Ou alors, on s’en fiche. C’est du patrimoine culturel, ce sont des imitations de l’Occident, un décor qui illustre la maladie mentale des parents. Ils peuvent en faire la consommation ou même s’en délecter : un menu exotique, un message particulièrement décalé, quelque chose de complètement dingue, lol.

« Nous, les enfants brûlés. Les enfants de l’enfer. Imaginez que des clous vous transpercent les mains ! », s’exclamait en 1960 le curé de Belair devant des enfants de neuf ans, qui apprenaient alors le mot « stigmates », les marques des blessures. Les saints pouvaient eux aussi en présenter ; ils s’en étaient particulièrement bien représenté l’image, et le curé fermait les yeux avec délectation à cette pensée. Le cabinet des horreurs de l’enseignement catholique a poussé la majeure partie d’une génération à épargner ce voyage cauchemardesque à leurs descendants.

Mais nous, les enfants marqués par la croix, on n’arrive toujours pas à s’en empêcher. On n’arrive tout simplement pas à descendre de la croix. On doit raconter nos blagues, si précieuses sur le plan thérapeutique. Car qui est plus obsédé par Dieu que les athées ? Plutôt des anti-théistes, en fait : les a-théistes n’auraient pas besoin de s’assurer de leur liberté de manière aussi puérile. Et quelles blagues sont plus faciles ? Car nous ne vivons plus dans un État théocratique, les églises sont pour la plupart fermées et l’homme de Dieu n’est plus accessible que sur www.

Ben Hur disparaît peu à peu des programmes de la soirée de Pâques, Les Dix Commandements, tous ces mélodrames sensuels sur la crucifixion… Même les quinquagénaires n’y comprennent plus grand-chose : qui était ce type ? La liberté a triomphé. La manière dont nous la supportons occupe désormais les psychiatres, les philosophes, les sociologues, les dealers de drogue ; les offres du capitalisme sont variées, le paradis est à vendre.

« Tu es là, accroché comme ça, tu traînes là comme ça », c’est ainsi que l’acteur allemand Ben Becker, plutôt connu pour son image de dur à cuire, s’est adressé à Jésus sur la croix d’un ton presque amical, comme il l’a raconté dans un talk-show. Le message humain de la croix, auquel nous sommes sensibles dans les moments qui semblent sans issue, devient soudain si clair, si grand, si réconfortant. Ce message totalement dépassé de souffrance et de compassion, au cœur de la liesse juinienne de la vie, celui qui est contorsionné sur la croix apparaît comme une exigence déraisonnable, comme une insulte obscène à la vie. Mais en ces temps sombres, même ceux qui, d’ordinaire, ne voient dans la croix rien d’autre que la décoration perverse d’une religion perverse y sont réceptifs.

C’est peut-être cela, le désir qui refait surface. Celui qui finit par resurgir. Quand on observe ces visages épuisés par les fêtes, par exemple dans le flot de ceux qui luttent pour leur survie. Tous ces gens découragés, épuisés, complètement à bout. Ce ne sont pas des réfugiés de guerre. Ils ont parcouru des centaines, voire des milliers de kilomètres pour se retrouver derrière une glace hors de prix posée à la va-vite sur une place assiégée par la foule, dans une métropole culturelle européenne. Pour se précipiter dans une cathédrale comme un troupeau de moutons, non pas à la suite d’un berger, mais simplement à la poursuite d’un smartphone brandi.