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Société 12 min de lecture

Bienvenue au club des adorables destructeurs de la démocratie

Notes sur le respect et le rejet

Article paru dans Édition novembre 2024
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Oui, c’est toujours agréable quand on exige du respect. Le respect est une qualité noble qui, dit-on, trahit la véritable grandeur et l’humilité humaine. C’est du moins ce qu’on dit officiellement. Peut-il y avoir quelque chose de plus généreux que de reconnaître, voire d’admirer, les autres ? Mais que se passe-t-il si l’objet de ce respect s’avère indigne de respect ? Ou, pour le dire autrement : pourquoi devrais-je respecter ce que je déteste au fond de moi ? Simplement parce qu’on m’ordonne de me comporter avec respect ? Qui m’impose une telle obligation ? Ceux qui m’imposent leur respect parce que cela leur est opportun ? Et qui, en contrepartie, ne me respectent pas du tout, car ils ne me considèrent que comme une source de respect bon marché ?

Karin Weyer, représentante de respect.lu, s’aventure sur un terrain glissant avec la définition suivante : « La tolérance, ça veut dire que j’accepte (en grinçant des dents) des choses que je trouve complètement nulles » (RTL, 7 août 2024). N’y a-t-il pas ici un glissement de catégories et une confusion entre certains termes ? Tolérer signifie endurer ou subir, tandis qu’accepter signifie approuver ou saluer. On ne peut pas mettre ces deux notions sur le même plan. Ce que je trouve totalement inacceptable, je dois le combattre, mais en aucun cas l’accepter comme une expression d’opinion ou un acte légitime. Se contenter de grincer des dents ne suffit pas. Celui qui raisonne ainsi risque de voir toute sa dentition s’effriter à force de grincer des dents. Et au final, celui qui grince humblement des dents apparaît comme un perdant qui cède là où il ne doit en aucun cas céder.

Dois-je, par principe, témoigner du respect à un député ? Simplement parce qu’il siège au Parlement ? Dois-je respecter son mandat de manière abstraite ? Le titulaire de cette fonction doit avant tout prouver qu’il mérite les honneurs parlementaires. Est-il fidèle à la Constitution ? En tant que représentant du peuple, tient-il compte des points de vue et des intérêts de tous les groupes de la population ? Si oui, il mérite bien sûr le respect. Dans le cas contraire, je me pose la question suivante : que fait-il au Parlement ? Utilise-t-il la tribune à ses propres fins ? Abuse-t-il de sa fonction pour ne promouvoir que le programme de ses partisans ? L’élu de l’ADR, M. Weidig, est de ceux qui se sont privés de tout respect. Il s’arroge le titre apparemment intouchable de « parlementaire » pour se profiler en calomniateur et en agitateur en toute impunité. Parce qu’il bénéficie de l’immunité (mais pourquoi, d’ailleurs ?), il se croit en droit de bafouer la Constitution.

La présidente de son parti insiste avec une force qui ne passe pas inaperçue sur le fait que M. Weidig est, après tout, un représentant élu du peuple. Elle insinue ainsi qu’il n’y a pas lieu de critiquer cet homme, quelles que soient ses déclarations publiques. En d’autres termes : son statut de député fait de M. Weidig une vache sacrée. Avec la même insistance, la présidente précise que l’AfD doit bien sûr pouvoir gouverner en Allemagne, puisqu’elle a été élue. Elle n’exige rien de moins que le respect de la volonté de l’électorat. Dois-je la suivre ? « L’électeur » mérite-t-il réellement un respect sans réserve ? Lui aussi doit prouver qu’il n’a pas l’intention de mettre la démocratie en danger. S’il vote pour un parti qui s’oppose ouvertement aux institutions démocratiques, il fait un mauvais usage de son droit de vote. La présidente de l’ADR n’aurait sans doute aucun mal à affirmer, en toute logique : « Il va de soi qu’Adolf Hitler devait pouvoir gouverner en Allemagne, puisqu’il avait été élu. » Quel genre de respect l’électorat de M. Weidig mérite-t-il donc ? Dois-je reconnaître que des gens aveuglés se rendent en pèlerinage aux urnes, se laissant jeter de la poudre aux yeux par des charlatans ? Dois-je simplement prendre acte du fait que des citoyens égarés bafouent les principes fondamentaux de la démocratie ?

Avant les élections législatives de 2023, le magazine Forum a publié un appel lancé par des représentants de la société civile, demandant que l’ADR, parti d’extrême droite, ne se voie plus offrir de tribune dans les médias (cf. Cordon sanitaire). Cet appel s’appuyait sur des déclarations et des actes concrets de candidats de l’ADR très en vue. On retient notamment cette propos indigne de M. Weidig (Facebook, 3 août 2017) : « Net all Land huet die Eier kritt als deitschen Gau am eiwegen deitschen Reich derbei ze sein als Volldeutsche ! » (l’auteur, qui se présente par ailleurs comme un radical luxembourgeois, est seul responsable de cette avalanche de fautes d’orthographe). En clair : de quoi vous plaignez-vous, bande d’imbéciles de Luxembourgeois ? Réjouissez-vous donc qu’Hitler vous ait accueillis à bras ouverts dans son empire de terreur !

M. Weidig a-t-il jamais pris ses distances par rapport à son horrible déclaration sur les « Allemands purs » ou présenté des excuses quelconques ? Cette monstruosité fait-elle toujours partie de son bagage politique ? Son parti non plus ne semblait pas s’offusquer de ce vocabulaire nazi. Bien au contraire : il minimise tout, banalise les excès de ses représentants, n’entreprend absolument rien et, pour comble, revendique une liberté d’expression sans restriction pour ses membres et ses partisans.

Chaque année, le gouvernement organise, comme ce fut le cas le 13 octobre dernier, la Journée de commémoration nationale. Cette cérémonie vise à commémorer les souffrances endurées par la population luxembourgeoise pendant l’occupation nazie et a pour devise « Plus jamais ça ! ». Dans le même temps, un admirateur d’Hitler siège au Parlement luxembourgeois, qui, par sa simple présence au sein de la Chambre haute, bafoue les commémorations officielles.

Et M. Weidig n’hésite pas à porter un nouveau coup aux victimes du nazisme : il a l’audace de se poster, justement au mémorial du Kanounenhiwwel, derrière les représentants du gouvernement, comme s’il était un militant de premier plan contre la nazification. Comment qualifier cette apparition grossière au mémorial national ? Un manque de respect ostentatoire ? Et pourquoi aucun des illustres participants n’a-t-il songé à expulser avec la plus grande fermeté ce provocateur présent sur les lieux ? Mais on préfère se permettre ce genre de choses avec des mendiants sans défense. M. Weidig fait après tout partie de la « famille ». On se connaît, on appartient au même cercle restreint. On ignore délibérément ce provocateur effronté. Il bafoue en public la culture du souvenir, et personne ne l’en empêche. La cérémonie commémorative devient ainsi un geste creux, bien loin d’une véritable prise de conscience et d’une véritable réflexion. On trouverait difficilement une leçon plus affligeante sur le manque de respect – on pourrait aussi parler de lâcheté et d’irresponsabilité. Malheureusement, aucun directeur d’école courageux comme Tom Delles n’était présent lors de la cérémonie officielle ; il aurait très certainement remis à sa place cet hypocrite effronté.

On attribue à Voltaire cette citation : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrais jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » Ça donne presque envie de pleurer. À quoi rime cette comédie larmoyante ? En quoi cette maxime exagérée a-t-elle un rapport avec les propos de M. Weidig ? Dois-je vraiment « me battre jusqu’au bout » pour qu’il puisse diffuser ses idées nazies ? Voltaire a toutefois également écrit : « Supporter les imbéciles est certainement le comble de la tolérance. » Cette remarque ironique est tout de même une consolation.

Il serait peut-être utile d’introduire un concept d’« acceptation sélective et offensive » : aucune tolérance envers les intolérants, aucune indulgence envers ceux qui ne font pas preuve d’indulgence. En d’autres termes : toute personne animée d’un esprit démocratique a le droit, voire le devoir, de rejeter celles qui rejettent elles-mêmes l’État de droit démocratique. Si la condition fondamentale n’est pas remplie, à savoir le débat d’idées dans le cadre du consensus démocratique, il est inutile de chercher à établir un contact ou à engager la conversation. On ne discute pas avec des personnes qui interprètent immédiatement toute volonté de discussion comme une faiblesse et l’instrumentalisent en conséquence à leurs propres fins.

M. Weidig est, ici et maintenant, un individu qui colporte des opinions très dangereuses. Il peut être instructif et légitime d’examiner de plus près comment on en est arrivé là. Il serait en revanche inacceptable de tirer de cette analyse fondamentale la moindre trace d’indulgence. Car il s’agit, dans le discours politique actuel, de rejeter avec la plus grande fermeté les opinions de M. Weidig. Même s’il recourt alors à nouveau à son vieux refrain et se présente comme la victime d’une répression de la liberté d’expression. Cette auto-victimisation est de toute façon monnaie courante chez les extrémistes de droite. Elle sert à ériger ses propres opinions en dogme incontestable. Il en résulte que quiconque me critique est un ennemi de la liberté d’expression. Nous ne devons pas tomber dans le piège insidieux de cette supercherie.

Le rejet est d’ailleurs une expression d’opinion comme une autre. Celui qui invoque systématiquement la raison démocratique n’a pas besoin de répéter sans cesse pourquoi il a une mentalité démocratique. Cela devrait aller de soi.

La manière dont M. Weidig a récemment décrit Noémie Sadler, la présidente de la Commission des droits de l’homme (Facebook, 30 septembre 2024), en dit long : « La nouvelle présidente de la Commission des droits de l’homme est une ennemie de la véritable liberté d’expression et de la démocratie directe. Elle veut interdire à 10 000 citoyens d’exprimer leur opinion dans une pétition ! C’est scandaleux et cela porte atteinte à notre démocratie. Le pouvoir émane des représentants élus du peuple, et non d’une soi-disante Commission des droits de l’homme non élue, clairement imprégnée d’une idéologie de gauche. C’est pour ainsi dire un coup d’État politique. En tant que commission, elle veut décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, et tout ce qui ne lui plaît pas est illégal. C’est scandaleux. Nous n’avons pas besoin d’une telle commission » (Nota bene : toutes les fautes de luxembourgeois et autres bourdes linguistiques sont, une fois de plus, le fait de M. Weidig).

Venons-en au cœur du débat : qu’a dit Noémie Sadler ? La phrase clé de son intervention concernant cette pétition, qui vise à bannir les questions LGBTQ des écoles, est la suivante : « Cette pétition n’aurait pas dû être autorisée telle quelle par la commission compétente, car elle ne respecte pas les principes éthiques fondamentaux. » Il s’agit là d’un engagement sans équivoque en faveur de l’essence même de la démocratie. Tout ce qui bafoue l’éthique fondamentale n’a pas sa place au sein du forum parlementaire. La question est donc de savoir pourquoi la commission des pétitions n’a pas bloqué cette violation manifeste du caractère contraignant de l’éthique. Pourquoi les membres de la commission, tous partis confondus, se sont-ils cachés derrière des subtilités procédurales ? Pourquoi n’ont-ils pas déclaré clairement : « Cette pétition est inacceptable sur le fond » ? Les parlementaires n’ont-ils pas pour mission de préserver la démocratie ? Et surtout, de lutter contre ce genre de dérives dès leur apparition ?

Pendant ce temps, M. Weidig déforme à sa guise les propos de Noémie Sadler. Seuls les extrémistes de droite défendent la « véritable liberté d’expression » et la « démocratie directe ». Quiconque ne reconnaît pas cela est pris pour cible. Pour étayer son droit exclusif, M. Weidig sort l’artillerie lourde contre ceux qui pensent autrement : interdiction, scandale, atteinte à la démocratie, coup d’État politique, illégalité, excès… On se croirait à un meeting électoral d’un Donald Trump déchaîné. On remarque également l’affirmation sans fondement de M. Weidig selon laquelle le pouvoir émanerait uniquement des représentants élus du peuple. Avec cette affirmation de toute façon déjà bien naïve, il discrédite toutes les initiatives extraparlementaires, c’est-à-dire, en substance, le droit à l’opposition et au contrôle.

Lors d’une interview accordée à RTL, le président du Parlement, M. Wiseler, a été interrogé sur sa position concernant les commentaires intolérables publiés sur Facebook par certains députés. Il s’en est une fois de plus tiré avec cette remarque creuse : « Je ne suis responsable que de ce qui est dit à la Chambre. » Qu’est-ce que cela signifie ? M. Weidig cesse-t-il d’être parlementaire dès qu’il quitte le bâtiment du Parlement ? Peut-il alors dépasser les bornes comme bon lui semble et, au passage, passer outre ses promesses solennelles ? C’est avec tout autant de non-engagement que Frieden, collègue du CSV de Wiseler, s’est tiré d’affaire. Il n’était « nullement » d’accord avec l’attaque de Weidig contre la Commission des droits de l’homme. Et c’est tout. Rien de plus qu’une formule creuse et insipide, sans aucune conséquence. Face à tant de lâcheté et de servilité, nous pouvons sans doute d’ores et déjà faire une croix sur le thème de la démocratie forte. L’inaction des plus hauts représentants de l’État fera le bonheur de ces adorables destructeurs de la démocratie de l’ADR.

Le journaliste Stefan Kuzmany résume avec justesse ce dilemme amer (Spiegel, 10/10/24) : « Le plus grand danger pour la démocratie, c’est elle-même – puisqu’elle permet à ses adversaires, du moins en théorie, de l’abolir par des moyens démocratiques. » Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à déplorer, avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens. »