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Société 5 min de lecture

Autour de la tumeur dorée

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition décembre 2022
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Enfant, j’ai été traîné une fois dans un stade de foot par mon oncle fan de foot et sa famille de fans de foot. Dans une petite ville dotée d’un petit stade de foot. Une aventure totalement incompréhensible m’attendait, sans ni queue ni tête, à part ce stupide ballon et ce qu’ils appelaient un but. Ces buts. Ce furent les heures les plus interminables et les plus pénibles de mes neuf ans d’existence, une éternité de damnation, comme chez le dentiste et en cours de maths, comme on disait à l’époque, tout ça à la fois. Aucun répit en vue, aussi complètement idiot que les bousculades de mes frères. Sauf qu’il n’y avait que des adultes. « Jusqu’où ça va ? », m’est-il échappé un jour du plus profond de mon âme tourmentée ; tout le monde a trouvé ça drôle et c’est devenu une blague récurrente dans la famille, comme on ne disait pas encore à l’époque.

La seule chose qui m’intéressait vraiment, c’était de savoir si tous les joueurs avaient les jambes arquées comme mon oncle. On disait que ses jambes arquées venaient du fait qu’il jouait au football, et que c’était justement grâce à ces jambes arquées qu’il jouait particulièrement bien au football. Il y avait vraiment beaucoup de jambes arquées sur le terrain de foot. Aujourd’hui, on n’en voit plus du tout, dans le contexte mondial dans lequel j’évolue désormais. Je ne sais pas si c’était une particularité locale, ou si peut-être ils étaient tous apparentés ? Sinon, je m’intéresse désormais à bien d’autres choses. Par exemple, aux couleurs. Aux couleurs des maillots, aux couleurs de peau, aux couleurs des drapeaux, et aux matchs qui sont les plus colorés.

Ma thèse, qui n’est certes pas étayée par des données empiriques, selon laquelle les équipes les plus colorées, dotées des maillots les plus percutants, sont celles qui gagnent, tient-elle la route ? Les Polonais au teint pâle, dans leurs maillots tout aussi pâles, ont par exemple dû s’incliner face aux Français en noir, rouge, blanc et bleu ; quant aux Allemands, aussi lourdauds que dramatiquement dépourvus de talent de mimes, ils ont rapidement dû se retirer dans leur tenue blanche « ça a l’air si propre ». Qui se lance dans la bataille en tenue d’infirmier ? À moins qu’on ne prévoie d’endormir l’ennemi ?

Le Sénégal arrive en tête de mon classement, avec un drapeau presque aussi beau que celui du Kurdistan, orné d’un soleil rayonnant. Seulement, le Kurdistan n’existe malheureusement pas. Pas encore. Mon match préféré jusqu’à présent a été Ghana contre Corée du Sud : les maillots flamboyants des Ghanéens, les Sud-Coréens avec leurs visages aux traits précis et leurs gestes mesurés. Les Japonais, filant à une vitesse supersonique avec leurs visages magistralement déformés, comme sur de vieilles gravures sur bois japonaises… Comment les Croates, dans leurs maillots ridicules, ont-ils osé les battre ? Et voilà qu’ils ont perdu, alors même qu’ils avaient troqué ces maillots ridicules, face à l’équipe la plus fade de toute la Coupe du monde. Ces Argentins blafards dans leur tenue de prisonniers tout aussi blafarde, ornée de barreaux bleu ciel soporifiques en guise de décoration, ces Argentins ont la couleur des vers de farine, comme si la lumière du jour ne leur était accordée qu’à titre exceptionnel et en rations de secours. Et pourtant, ils ont gagné. Au moins à moitié.

Mais le meilleur, c’est sans conteste les hymnes. Même si je trouve que la plupart des chanteurs manquent de ferveur, ils ne sont tout de même pas des « Heintjes » – si quelqu’un s’en souvient –, ces chanteurs engagés qui chantaient pour offrir un château à de vieilles dames blanches. Pas même des enfants de chœur, pas plus que des missionnaires de l’arc-en-ciel. Même les maîtres potentiels du monde ne peuvent pas répondre à tous les besoins ! Mais ce qui me manque le plus, ce sont les crachats, les injures, les jurons, les prières ; on se mouche juste en passant, sans ferveur, car on ne les engage manifestement plus pour tout cela. Je n’en ai pas vu un seul qui se serait jeté face à Allah sur la pelouse imposée au désert ; de temps en temps, l’un d’entre eux fait discrètement le signe de croix. Le drame n’est plus qu’une version « light », ça ne suffit même pas pour des avertissements de contenu sensible. Les joueurs sont désormais si compatibles. Si sociables. Si édulcorés. Gentils avec leurs adversaires, ils leur tapotent l’épaule d’un air rassurant en plein combat. Ils s’occupent, à la manière de secouristes, des blessés du camp ennemi.

Et tout cela se déroule autour d’une excroissance dorée dans un bol à soupe doré ; telle une gelée lubrifiante, cette tumeur triomphante, ce caillot de catarrhe, s’insinue dans l’œil de nos rêves. Ce n’est pas beau du tout.