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Société 5 min de lecture

Au secours, j’ai besoin d’art !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juin 2025
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Tout à coup, j’ai une telle soif… d’art. Une envie terrible. J’en ai besoin, tout de suite. J’ouvre un livre d’art. Un de ceux qui prennent tranquillement la poussière là-bas. Un de ces livres d’art à 9,99, comme on en trouve dans les bacs à 1 franc à l’entrée des librairies. Je l’ai depuis une éternité. Je ne l’ai pratiquement jamais feuilleté. Cézanne. D’accord. Je l’ouvre. Et puis…

Choc. Elle est là. Elle se tient là. Dans le vent. Elle respire. Le vent. Le vent est en elle. Elle est dans le vent. Il s’engouffre dans ses membres, dans ses cheveux verts. À travers elle. De part en part, à travers elle. Le grand pin. C’est le titre du tableau. Le peintre s’appelle Cézanne. Un grand peintre. C’est ce qu’on dit. Je le connais à peine. Il ne faisait pas partie de ceux qui me fascinaient. Il n’est pas mort dans un asile ou de la syphilis sur une île des mers du Sud, il ne s’était même pas coupé une oreille ni rien de ce genre, ses tableaux n’étaient pas enflammés. Ce n’était pas une femme qui présentait au monde de l’art des fœtus attachés à leur cordon ombilical. Il peignait le plus souvent au même endroit, il peignait des pommes et une montagne qui ne s’enfuyait pas. Je n’étais pas sensible à la force et au réalisme serein qui se dégageaient de ses tableaux.

Déjà. L’image est simple. Élémentaire. Un arbre dans le vent.

Le vent souffle déjà fort. Les champs sont moissonnés. Le ciel s’assombrit. Une tempête approche peut-être. Le pin tient bon, mais il se laisse porter. Quoi que le vent lui réserve, il se laisse aller, avec délectation.

C’est désormais mon image. C’est moi. C’est moi maintenant. Je vais l’accrocher aux toilettes. Ou au-dessus de mon lit. Ou nulle part. L’art pour se retrouver. Pour se retrouver à nouveau. Où d’autre, d’ailleurs ? Tout est complet. Comment va-t-on vers Dieu, s’il vous plaît ? Qu’en dit la Navy ? Qu’en dit Meta ? Qu’en dit Alexa ou quel que soit leur nom ? Je vais demander à la voix intérieure, elle existe encore, les vieux de l’analogique s’en souviennent peut-être. Elle est certes un peu étouffée, cette voix intérieure ; dans tout ce vacarme, elle n’arrive d’ailleurs presque pas à se faire entendre. La religion, l’amour, le sexe, la nature et l’art te mènent à toi-même ou à Dieu en personne, pontifie la voix intérieure ; la pensée hiérarchique n’est pas son point fort. Exactement. Bien sûr. Logique.

Je veux être près du pin. Être avec le pin. Être dans le pin. Je veux être le pin. C’est ça, l’amour. Le diagnostic, c’est l’amour. Quoi d’autre ? Et quelque chose t’arrive, et tu ne sais pas ce qui te prend. Les poils de tes bras se hérissent, on appelle ça la chair de poule en langage courant, ton cœur bat la chamade, tu es frappé par le coup de foudre, voire par la terrible hache de Kafka, tu fondes et tu t’enfonces. C’est d’une beauté effroyable. Tout à coup, tu es une autre, et pourtant tu as l’impression de n’avoir jamais été aussi toi-même.

Mais ça suffit maintenant avec ce kitsch de Kiefer, ce pathos amoureux, cet art époustouflant ! Parfois, c’est tout simplement de l’énergie. Une fois, il y a bien longtemps, alors que personne ne parlait encore de « Nolde le nazi », j’ai pu simplement rester là et observer : j’entre en mi-état de désarroi dans une exposition de Nolde et j’en ressors complètement transformé. Super chargé en énergie. Ça m’arrive avec Anselm Kiefer, qui me coupe le souffle pour me le redonner mille fois, ou avec les chants des baleines dans les océans du monde. Cela m’arrive quand je lis Jelinek ou Bachmann, dans *Melancholia* de Lars von Trier, cela m’arrive avec Bob Dylan et Marina Abramović, ainsi qu’avec les tableaux de la peintre luxembourgeoise Simone Schwartz. Cela arrive, tout simplement. Devant un graffiti, devant un dessin d’enfant. Un déferlement, une poussée d’énergie. De la puissance.

Ou tout simplement du réconfort. La guérison par la beauté. Nous en avons besoin. Surtout en ce moment. Pour ne pas être réduits à de simples ulcères et à la paranoïa, alors que nous « likons » ou plutôt « hatons » des chars, je devrais, je ne devrais pas ?

Et demain, ce pin ne sera peut-être qu’un simple pin. Un pin comme les autres, et le vent ne sera qu’un vent, et le ciel un ciel comme les autres. Elle est un peu banale, et il existe des millions d’images d’arbres, et puis tu la regardes de plus près, trop de près, et tu vois des grimaces surgir du feuillage, et quelque chose de noir envahit la forêt, et tu veux t’éloigner d’elle. Tu en as marre.

La faim de la « barbare de l’art » est rassasiée. C’était bien.