Assange, c’est ce type dégoûtant, répugnant, qui donne envie de vomir et de bâiller. C’est celui qui maltraite les chats, qui étale de la merde sur les murs des ambassades et qui viole des femmes. Ce geek mégalomane qui, depuis son ermitage, s’amusait à jouer au grand manitou. Ce type bizarre qui a défié les États-Unis en duel. Un complètement fou. Avec, en plus, ce regard à la fois agaçant, méchant et doux.
Sur Facebook, on se sent seul quand on le partage, du moins quand on vit dans une bulle paisible. Assange, c’est celui que plus personne n’« aime ». À part peut-être des suspects. Une poignée d’innocents qui ne se doutent de rien, les derniers groupies, debout devant les ambassades avec leurs pancartes ridicules. Et puis il y a les charlatans et les fanatiques du complot. Eux, ils l’aiment bien. Bien sûr, il était pour Trump. Du moins contre Clinton. Alors il était quand même pour Trump ? Non ? Un agent russe. Un agent de la CIA. Ou les deux. Peu importe, c’est un fasciste. Un antisémite. Et puis, il y a son caractère. Narcissisme, égomanie. Obsession. Tout un tas de syndromes. Et pédophile, oui. Antipathique, en tout cas. Apparemment, il pue.
Assange ne fait pas vendre. Un magazine qui le met en couverture peut tout de suite faire faillite. À moins que… Qu’il soit… Qu’il fasse… Mais même dans ce cas-là… Il n’attire plus personne. Le chien mort n’attire plus personne hors de sa zone de confort climatisée. Et encore moins le chien mourant. À partir de quand meurt-on ? Une telle agonie peut durer si longtemps, elle peut être à vie, ce n’est pas quelque chose que les médias peuvent couvrir.
La semaine dernière, c’était son anniversaire. Quelques médias ont pensé à lui – c’est bien ainsi qu’il faut l’appeler quand quelqu’un a ainsi disparu de la scène médiatique. Au cœur même d’un État de droit européen, enfoui aussi profondément que le Titanic, mais toujours vivant. À tel point que le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture parle de torture psychologique. Prochaine étape : les États-Unis.
La vie continue, après tout ; nous avons tous d’autres choses à faire – ou à ne pas faire – que de libérer Assange ; nous vaquons à nos occupations toute la journée, et le soir venu, c’est le soir. Et puis, en plus, il y a les guerres climatiques et les réfugiés climatiques, ainsi qu’une guerre qui s’étend en Europe et s’insinue dans notre conscience et notre subconscient. Les armes à sous-munitions sont-elles autorisées ou non ? Sont-elles morales ou immorales ? Cliquez sur « Oui » ou « Non » ! Et puis, il fait aussi très chaud. Alors, pas question d’Assange en plus.
Après tout, il ne va pas s’enfuir. « À présent, tout le monde le regarde mourir », écrit Sibylle Berg à propos de celui « qui a été pendu au pont devant le village pour servir d’exemple édifiant ». Mais en réalité, presque plus personne ne le regarde, ni ne le remarque ; comment le pourrait-on d’ailleurs, puisqu’il est invisible ? Il est ennuyeux. Tôt ou tard – nous vivons à une époque où tout va très vite –, l’ombre de lui-même aura complètement disparu de notre mémoire précaire.
On parle encore parfois de lui dans les médias, à l’occasion de son anniversaire ou lorsqu’une nouvelle date d’extradition approche. De temps à autre, une lettre est rédigée et signée par une centaine de personnalités, comme Karl Lauterbach, Elfriede Jelinek et Georg Stefan Troller, âgé de 101 ans, par exemple, mais pas par des milliers de personnes. Amnesty continue de se mobiliser, tout comme le PEN allemand et Reporters sans frontières. Les grands médias influents, le NYT, le Guardian, El País, Der Spiegel, Le Monde, qui, après une collaboration initiale, avaient longtemps pris leurs distances, se mobilisent enfin et exigent, dans une lettre ouverte, que le gouvernement américain mette fin aux poursuites contre Julian Assange pour la publication de documents secrets. Nous sommes fin 2022.
Et encore et toujours le philosophe Slavoj Žižek, dont les entretiens avec Assange sont disponibles sur YouTube. « Oubliez Assange ! », dit-il à tous ceux pour qui Assange est un héros trop imparfait. Il ne s’agit pas de lui – c’est un être humain comme nous tous –, mais de ce qu’il incarne. Il s’agit du sort de notre espace public. Il s’agit de la guerre décisive. Celle du contrôle numérique sur nos vies.
Au moment même où j’écris ces lignes, on apprend que le « journaliste, chroniqueur et éditeur » Julian Assange se voit décerner le prix Konrad-Wolf de Berlin. Pour « son travail d’information journalistique dans le meilleur sens du terme ». Assange, dit Zizek, a besoin de vous. Mais dans un sens plus profond, c’est vous qui avez besoin d’Assange. Il se bat pour vous.