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Société 4 min de lecture

As-tu déjà lu « Kim de L’Horizon » ?

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition décembre 2022
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Non, malheureusement pas, ce livre-là se trouve à la librairie – ça existe encore, de temps en temps – et de temps en temps, des gens comme moi, des gens bizarres, y entrent et y font des choses bizarres, analogiques ; le livre m’attend donc, et attend. Après l’avoir feuilleté comme par magie, vais-je chercher à l’acheter et le traîner, de manière analogique, jusqu’à ma tanière pour m’y plonger, m’y enfoncer, y sombrer et en ressortir transformée ? Ce serait ça, c’est ça, quoi d’autre sinon ? La littérature, pour Peter Handke, est celle qui rend possible la « métamorphose… un basculement vers le plus haut et l’ouvert », comme décrit dans *La voleuse de fruits*, et non, je n’ai pas lu *La voleuse de fruits*, ni *La deuxième épée*, ni *Ma journée dans l’autre pays : une histoire de démons* ; rien qu’avec les titres de Handke de ces dernières années, que j’aimerais tous lire, en réalité, je pourrais remplir mon article. Je me contente de citer la critique littéraire Katja Gasser, qui cite Handke. Je ne peux pas vivre aussi vite, ni lire aussi vite que Handke écrit. Surtout que je lis Peter Handke très lentement, je le laisse fondre sur ma langue. Pas comme une hostie, non, ce serait tout de même exagéré. Mais comme quelque chose d’essentiel. Pour absorber toute cette essence, je n’ai pas besoin de temps, j’ai besoin d’intemporalité. Handke écrit avec une telle intensité et une telle concentration qu’on devrait en être épuisé. Mais ce n’est pas le cas. On en ressort revigoré. Comme avec Jelinek. Elle aussi, avec ses cascades de mots, est une telle source d’énergie. Une véritable centrale électrique, comme le titre d’une de ses pièces. Je ne supporte toutefois pas non plus les doses trop élevées, le niveau d’énergie est trop fort. Comme avec une drogue puissante, un médicament à forte dose. Je ne lis pas les meilleurs livres. Ils sont si bons qu’on ne peut tout simplement pas les supporter. On en a si vite assez, mais on n’en a pas marre.

Et je n’ai pas encore lu Annie Ernaux non plus. Enfin, quelques phrases quand même : elles étaient d’une grande franchise et disaient la vérité toute nue ; j’ai demandé un délai de réflexion. J’en suis encore à Orhan Pamuk, lui aussi lauréat du prix Nobel, peut-être que quelqu’un s’en souvient, *Neige* ; j’ai pataugé dans cette *Neige* écrite en langage comptable parce qu’il me parlait de la Turquie, j’ai été interrompue, cela fait plus de dix ans. Je suis toujours interrompue par la vie quand je lis. La vie s’immisce toujours dans ma lecture. Je n’arrive plus non plus à suivre la « Luxemburgensia » : après tout, il y a au Luxembourg presque autant d’auteurs et d’autrices que de voitures, et de très bons en plus ; il me faudrait réserver une vie entière rien que pour la « Luxemburgensia ». Je n’ai pas encore lu *Anéantir*. Je n’y ai même pas jeté un œil. Je ne peux pas vivre ni lire assez vite pour suivre la façon dont Houellebecq nous anéantit. Et je ne connais pas non plus la dernière littérature de guerre ukrainienne. Menasse a déjà écrit un nouveau livre. Tout le monde écrit sans cesse des livres. Il faut être incroyablement rapide pour les rattraper, la date de péremption, c’est demain, l’éternité est annulée.

Je n’ai même pas le temps d’extraire de leurs coffres scellés les nouveautés de la saison, ces livres épais, ces pavés, ces briques qui s’entassent dans les librairies où, de plus en plus souvent, des tasses et des accessoires rigolos se faufilent entre les rayons de fiction. Tous ces milliers de noms d’auteurs inconnus, affublés d’une étiquette uniforme de « best-seller ». La soupe aux lettres qui nous est servie a un goût étonnamment similaire ; il semble régner un goût universellement compatible. Comme au fast-food. Un langage simple. La reine du langage simple – qui serait, ô calomnie, la langue des milléniaux – est Sally Rooney, qui écrit des livres aux titres tels que *Normal People*. Un livre audio ressemblerait à la lecture d’un film sur un téléviseur réglé pour les personnes malvoyantes.

Et où est donc passé *Boum* de Lisa Eckhart, qui n’écrit pas dans un style simple, et que j’avais justement envie de feuilleter ? À peine empilé dans l’entrée parmi les décorations d’automne, il a déjà été évincé par des petits lutins de Noël et des livres d’images grand format mettant en scène Joseph et Marie en route. Rares sont ceux qui tiennent bon.