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Société 5 min de lecture

Essai sur l’hiver

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition janvier 2026
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La neige est blanche comme la neige. Elle fait « krk » quand on marche dedans ; comme on le sait, on marche dans la neige. « Krk », dit la neige. Ça suffit, que veut-on entendre de plus, savoir de plus, que veut-on de plus ? Ni le Venezuela, ni le Groenland, ni Gaza, ni Israël, ni l’Iran, ni aucune jeune femme souriante dans une voiture. Marche, marche, krk, krk.

Un hiver comme autrefois. Qui oserait prétendre que les hivers d’autrefois étaient comme avant ? La Bomi refusait avec un profond mépris d’accorder le titre honorifique d’« hiver » à cette morosité bruineuse qui régnait déjà en maître au début des années soixante. Et pourtant, de temps à autre, très rarement, un tel état d’urgence éclatait. Il neige ! Alerte ! Il faut sortir l’enfant ! Le rat de bibliothèque à lunettes doit sortir, quitter sa confortable tanière de lecture pour rejoindre la vie joyeuse ! Parce que c’est de l’exercice. Parce que c’est bon pour la santé. Parce que c’est la neige. Parce que la neige, c’est beau ! Dans la belle neige, il fait froid, il fait sombre, les bonnets en laine grattent, les écharpes grattent, des boules de neige, appelées par euphémisme « boules », sifflent à nos oreilles. Tandis que l’enfant, maladroit dans ses gants, traîne péniblement sa luge en bois en haut de la colline verglacée, les grands méchants garçons dévalent la pente à toute vitesse vers elle. Puis elle se retrouve allongée dans la neige, et tout lui fait mal.

Il neige ! Il fallait passer par toutes ces épreuves qui faisaient partie d’une enfance hivernale comme dans les contes, avec les joues rougies par le froid. Luge, bonhomme de neige, batailles de boules de neige, comme on les appelait sans détour. Glisser tristement sur ce peu de glace, je n’aurais jamais pu envoûter Hans-Jürgen Bäumler comme ça ! Et pour couronner le tout, le grand rituel consistant à se faire savonner par mon grand frère et sa bande.

Youpi, on va faire de la luge ! Un pyjama sous le pantalon. Des sous-vêtements trempés à bloc. Deux paires de chaussettes en laine. Gelés, raides comme de la pierre, des morceaux de glace qui coulent en ruisseaux le long de la nuque, des articulations des doigts rouges et à vif, des orteils engourdis, va-t-on devoir les amputer ? Et bien sûr, les « Neelchen ». Avec quel mot si précis la langue luxembourgeoise décrit-elle le supplice des doigts rongés par le froid glacial, cette torture par le gel si subtile !

Bullerbü, un véritable enfer blanc. Et avec toutes ces acclamations ! La seule chose belle, ce sont les étoiles blanches dans les cheveux.

Et certains ne peuvent plus s’arrêter : même à l’âge adulte, ils continuent, de leur plein gré, bien équipés, dans la tenue du moment, munis de tous les accessoires et du matériel nécessaires pour s’attaquer à des crêtes sans défense. Ils envahissent les soi-disant stations de ski, achètent de la neige, qu’elle soit authentique et chère ou artificielle et chère, enfilent leurs skis, dévalent les pistes, gravissent les montagnes, non, bien sûr que non, ils se laissent hisser, se font remonter, restent suspendus dans le vide, paient cher, et recommencent encore et encore et encore. Et les pentes des montagnes sont parsemées de spectres stridents, le fantôme criard de l’hiver. Ils s’entassent dans des refuges en béton, s’enfilent des verres d’alcool jusqu’à ce qu’ils supportent ce hurleur qui n’arrête pas de railler qu’il est Anton du Tyrol. Ça fait des décennies qu’il rabâche ça. Et de temps en temps, une avalanche dévale, et le silence revient.

Et quelque part, un enfant de l’humanité avance d’un pas mesuré dans la neige, marche dans la neige, patauge dans la neige. Il est blanc comme neige. Il tombe en gros flocons, il est doux et réconfortant, et tout ce que la neige doit être, telle que nous la voulons, la commandons et la réservons pour notre Noël intérieur, pour l’enfant qui sommeille en nous. Et c’est la neige parmi toutes les neiges, c’est tellement la neige, ça ne s’arrête pas, ça ne s’arrête pas, krkkrk, dit le polystyrène, tel un linceul, comme on le lit dans les vieux livres. Et les yeux sont remplis de neige, une anesthésie blanche.

Et voilà qu’arrive un de ces moments « à la Robert Walser », si séduisants. Robert Walser, cet écrivain suisse qui écrivait avec tant de délicatesse, de tendresse et d’une singularité merveilleuse, et qui parlait aussi avec un grand amour de la neige, est mort dans la neige il y a cinquante ans, à Noël. « Quelle magnifique quiétude, cette position allongée et figée sous les branches de sapin dans la neige. C’est la meilleure chose que tu aies pu faire », écrivait-il dans son roman *Les Frères et sœurs Tanner* lorsqu’il était encore un jeune auteur.

Il est peut-être temps de rentrer chez moi. Aller jeter un œil au Groenland.