L’artiste ne touche pas un centime d’honoraires ; il a même payé lui-même le transport des tableaux, assure le directeur du MNHA (Musée national d’histoire et d’art). Avec le plus grand sérieux. Qu’a donc fait l’artiste pour mériter non seulement de devoir s’excuser de la sorte, mais aussi de devoir payer une sorte d’amende pour pouvoir exposer ?
Sa nationalité, par exemple ? Aussi incongru que cela puisse paraître en Europe au troisième millénaire, il n’y a pas lieu de s’inquiéter à ce sujet. Depuis 2016, l’artiste n’a plus cette nationalité, actuellement associée au royaume du mal absolu. Il possède désormais une nationalité respectée dans le monde entier et considérée comme plutôt inoffensive : la nationalité allemande. Il vit hors de Russie depuis des décennies. Son œuvre, reconnue à l’échelle internationale et régulièrement exposée au Luxembourg, ne permet en aucun cas de conclure à une quelconque sympathie envers le régime russe. Bien au contraire.
Pourtant, dans une lettre ouverte, l’association LUkraine asbl déplore la tenue d’une exposition consacrée à Kantor précisément en ce moment. Elle la juge offensante et rejette catégoriquement la décision annoncée par Maxim Kantor de répartir les recettes éventuelles entre les familles ukrainiennes et russes, qu’il considère toutes deux comme des victimes. LUkraine asbl qualifie cette assimilation des victimes et des auteurs de crimes d’« odieuse ».
S’agit-il là d’une ingérence inacceptable dans la politique culturelle européenne, qui passe de toute façon déjà les artistes russes au crible ? À la Biennale de Venise, le pavillon russe reste fermé ; Anna Netrebko, par exemple, a pris trop tard ses distances avec Poutine pour éviter que sa carrière n’en pâtisse. N’est-il pas tout à fait suffisant de refuser les artistes représentant officiellement la Russie ? Le simple lieu de naissance, ou plutôt le « non-lieu » de naissance, suffit-il vraiment pour être considéré comme persona non grata ? Ou bien s’agit-il de déclarations qu’un artiste a pu faire à un moment donné au cours d’une vie peut-être longue ?
Kantor, qui a comparé Poutine à Hitler et l’a qualifié de « colonel des oligarques », est accusé par le Kyiv Post d’avoir récemment tenu des propos arrogants à l’égard de l’Ukraine. Sur Facebook, il a comparé la Crimée à une prostituée. Le fait que l’exposition s’intitule « Rape of Europe » (Le viol de l’Europe), à une époque où d’innombrables femmes sont violées, constituerait un affront supplémentaire, venant s’ajouter à la mise sur un pied d’égalité des victimes russes et ukrainiennes. Le fait qu’une partie des recettes potentielles de l’exposition soit attribuée à ces dernières est considéré par le Kyiv Post comme un viol moral. Kantor, qui surfe sur la vague du pro-ukrainisme, est accusé d’opportunisme, tandis que le musée luxembourgeois est taxé d’hypocrisie.
À vrai dire, ce texte aurait dû être un pamphlet enflammé. Contre le dénigrement des artistes en raison de leur, hum, étrange, nationalité, ou, hum, religion, tout aussi étrange, de leur genre ou de toute identité jugée pour l’instant comme « incorrecte ». Il voulait s’opposer avec véhémence à l’obligation faite aux artistes de prendre position. Qu’ils soient du bon côté, depuis toujours, que les femmes voilées doivent renoncer publiquement à l’islamisme, que les écrivaines doivent afficher leur transphilie. Le fait de frôler la marginalité n’était-il pas autrefois l’emblème même de l’individualisme, le fait de suivre obstinément son propre chemin, ses détours, ses fausses pistes ?
Et où se situent les limites de l’infini ? *La Faim ardente* de Knut Hamsun, futur admirateur d’Hitler, a été l’un des livres qui ont marqué ma jeunesse. Est-il encore acceptable qu’un grand ténor russe, qui continue aujourd’hui encore à soutenir Poutine, se produise dans un opéra européen ? Ou bien faudrait-il au moins quelqu’un qui, par habileté ou simplement par apolitisme, s’abstienne de prendre position ?
Kantor n’aime personne autant que son père défunt. D’un point de vue psychologique, on peut comprendre que la figure paternelle jette encore son ombre pesante sur certains de ses récents posts. Mais un artiste a-t-il le droit de faire cela, surtout en ce moment ? La puissance de l’œuvre prime-t-elle sur tout le reste ? Le roman *Rotes Licht*, souvent archaïque et stéréotypé, est lui aussi imposant ; son volume et son style machiste, patriarcal et brutal, peuvent en accabler le lecteur. Quelle position adopter ? Peu importe, du moins dans les pages culturelles, la guerre des positions est un enjeu majeur. C’est ça, la démocratie, en théorie comme en pratique.