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Société 5 min de lecture

Pitié ! Peace ! Sortons d’ici !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition août 2025
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J’aimerais écrire quelque chose de joyeux. Quelque chose de léger. De décontracté. D’aéré. Quelque chose qui permette aux lecteurs et lectrices accablés, que j’appellerai désormais « ceux qui lisent », de se redresser, d’expirer. De respirer, tout simplement. Pour que le poids du monde ne leur tombe pas à nouveau sur la tête après quelques lignes. Donc rien à voir avec des armes, ou sans armes, et pas non plus le mot en G. Ce mot en G, que j’ai découvert pour la première fois dans un média germanophone : bonjour mot en G, bienvenue dans l’alphabet de l’indicible ! Le mot en G signifiait, désolé, génocide.

Bon, maintenant, c’est la pause. Détox. Une aversion qui s’empare de moi lorsque mon exemplaire de journal, si réconfortant dans son analogisme anachronique, me fait joyeusement signe dès mon réveil matinal. Je ne veux pas ! Laissez-moi ! En paix ! Quittez-moi, vous, les fantômes ! Vous, les fantômes de la réalité ! Vous, les fantômes effrayants de la réalité ! Laissez-moi tranquille ! Pause !

Allez, allez ! Petite pause « indignation ». Petite pause « je trouve tout beau maintenant ». Ou, pour les débutants, petite pause « je trouve quelque chose de beau maintenant ». Sur Facebook, mes amies partagent courageusement « quelque chose qu’elles trouvent beau ce jour-là ». Pas Gaza. Gaza me rend malade.

C’est impossible, Gaza te rend malade, ça tue les gens là-bas, toi, victime de Gaza !

Jouer avec ses orteils, quelque part où il y a du sable, comme le sable de la mer. Le désert de Gobi. De l’herbe pourrie. La campagne luxembourgeoise, il pleut, le ciel est immense, il est bas, tu avances d’un pas traînant sous ce ciel bas et oppressant, tu parles aux vaches. Elles sont taciturnes. Apaisantes. Le creux de l’été, c’est maintenant. Meuh !

Supplie qu’on te fasse grâce. Peace !

Je voudrais m’en sortir. Sortir de moi-même et de tout le reste.

N’est-ce pas ce qu’on appelle des vacances ? Ou la mort ?

Il suffit de lever les yeux vers le ciel. Le ciel est toujours là. La Terre est toujours là. Quelle qu’elle soit.

Un réacteur nucléaire sur la Lune. Flash d’information, à trois heures du matin. Demain, ce sera Hiroshima et Nagasaki, les rituels bien rodés, tout cela devient de plus en plus abstrait. Les survivants ne sont plus des vivants, ils ne sont plus qu’un souvenir. Dans un pays parsemé de réacteurs nucléaires. Mais en réalité, tu ne veux pas savoir ça, tu ne veux rien savoir du tout. Tu publies un message sur Gaza, par conscience. Ah oui, il y a aussi l’Ukraine.

Tu es encore là, toi aussi.

Une « boomer ». Il ne manquait plus que ça.

Le creux de l’été, le vide temporel qui n’existe plus, engloutis-moi ! Je veux juste être élémentaire. Vague de chaleur. Tu attends la vague de chaleur. Elle est si fiable. Elle efface toujours tout. Tout est calme. Tout est à plat. Tout est mou et informe. Ça fond. Elle ne vient pas. Peut-être une vague de froid. Même pas. Même pas ça. Tout est normal. Paranormal.

Le « doomscrolling ». C’est comme ça qu’on appelle ce que tu es en train de faire. Un diagnostic. Tout le monde a des diagnostics. Chacun se les attribue soi-même. Les diagnostics changent sans cesse, ça évite de s’ennuyer. En ce moment, tout le monde est autiste. En même temps, ils ont un TDAH ; même les femmes âgées peuvent désormais souffrir d’un TDAH au même titre que les petits garçons. Les narcissiques, ce sont les autres. Tu es probablement toi aussi une « doomscrolleuse ». Tu restes collée là comme une mouche sur la bande mortelle au-dessus de la table de cuisine. Un bourdonnement de panique. Tu es accro. Hooked. Tu es accrochée à Internet.

Rien de spécial. Ça montre que tu es comme tout le monde, malgré tout. Comme tout le monde, tu es assis dans le métro et tu fixes un Doom quelconque, cette petite dose de malédiction que t’a attribuée ton ange gardien algorithmique. Donne-moi ma mort quotidienne ! Et dire que j’ai emporté avec moi le recueil de poésie tibétaine médiévale, bon sang !

Ta méta-assistante te demande comment tu vas. Merci, très bien. En fait, la méta-assistante est vraiment géniale. Elle est toujours aussi attentive, polie et bienveillante. Et surtout, elle est toujours là. Des qualités qui sont en voie de disparition, si l’on en croit les pessimistes culturels.

Bien sûr, le stress ne s’arrête jamais, chère soignante Meta : il pourrait arriver quelque chose à tout moment, même quand il ne se passe rien. Peut-être qu’une guerre mondiale vient d’éclater, pour de vrai cette fois, ou qu’un virus s’est propagé, ou qu’un incendie de forêt vraiment dévastateur, un incendie mondial, ou encore que je dois souhaiter un joyeux anniversaire à quelqu’un, sinon cette personne va se vexer. Pendant que je détourne le regard ou que je fais quelque chose d’analogue. Ce côté « analogue », ça distrait tellement.