Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 4 min de lecture

affaires d’État

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mai 2024
Partager l'article sur

Au milieu de la décennie précédente, une révolte au sein du palais menaçait de se produire. Menée par le grand-duc Henri. Le « roi des citoyens » souhaitait devenir « directeur général, assisté d’un comité de direction » du Palais. C’est ce qu’a annoncé son futur chef de cabinet, Michel Heintz, le 7 octobre 2015. Les voyages de prospection laissent des traces.

Le Premier ministre Luc Frieden souhaite lui aussi devenir « PDG ». « D’après ma conception de la gestion, c’est absolument indispensable. Dans une entreprise, il faut veiller à ce qu’elle soit efficace », a-t-il déclaré lors d’une interview télévisée à l’occasion du Nouvel An. « Dans une entreprise, il faut aussi veiller à ce qu’elle soit compétitive par rapport aux autres entreprises. Dans le cas d’un pays, c’est par rapport à l’étranger. […] Donc, en ce sens, je dirais que c’est comme être à la tête d’une entreprise.»

Aucun des deux n’a jamais dirigé d’entreprise : le Grand-Duc réside dans un château. Luc Frieden a siégé dans des conseils d’administration. Les petits garçons rêvent de devenir cow-boys ou astronautes. Pourquoi les hommes politiques rêvent-ils de devenir chefs d’entreprise ?

Les deux appartiennent à des classes sans pouvoir : la haute noblesse est dépassée. La classe moyenne a toujours été petite-bourgeoise. La monarchie veut « suivre son temps ». Le CSV veut être moderne. Qu’y a-t-il de plus à la mode que « l’esprit d’entreprise » ?

Dans le néolibéralisme, l’entreprise commerciale apparaît comme la mesure de toutes choses. Ce n’est pas la société humaine, mais la société anonyme. La recherche du profit et la concurrence sont présentées comme des lois de la nature. L’État et le service public sont considérés comme des aberrations pathologiques. C’est ainsi qu’a été inventée la « nouvelle gestion publique ». Il s’agit de la synthèse alchimique entre le « managerisme » et Ernst & Young. Au détriment des démunis.

La valeur ajoutée serait la priorité absolue. « Ce qui importe, c’est la valeur ajoutée que je peux apporter au Grand-Duc héritier », affirme son conseiller Tim Kesseler (Paperjam, mai 2024). En 2016, Luc Frieden avait coécrit un ouvrage intitulé : « Europe 5.0. Un modèle économique pour notre continent. »

La direction d’une entreprise incite le Grand-Duc et le Premier ministre à rêver. Les institutions publiques sont soumises à des procédures démocratiques. Mais la démocratie s’arrête aux portes de l’usine et aux portes des bureaux. Dans une entreprise privée, on peut taper du poing sur la table et gouverner de manière autoritaire. Le « lien de subordination » nourrit des rêves de décomplexion.

Le PDG est le nouveau super-héros : « Jeffrey / Jeffrey Bezos / PDG, entrepreneur / Né en 1964 », chante Bo Burnham. « Regarde d’où tu viens / Regarde-toi maintenant / Zuckerberg, Gates et Buffett / Que les amateurs aillent se faire foutre / Baise leurs femmes, bois leur sang. »

« Ce qu’il faut retenir, c’est que, pour un pays, la rentabilité ne peut bien sûr pas être le seul critère », a rassuré Luc Frieden dans son interview. La rentabilité doit être un critère dans la gestion des affaires publiques. Même si ce n’est pas le seul. La rentabilité correspond au chiffre d’affaires divisé par le bénéfice. Quel est le chiffre d’affaires de l’État ? Quel est le bénéfice de l’État ?

Ce ne sont peut-être que des propos en l’air. Pour contrecarrer une redistribution étatique du haut vers le bas. Le DP avait annoncé en 2009 dans son programme électoral qu’il « ferait progressivement du principe de couverture des coûts la règle » dans les services publics et les administrations (p. 27). La rentabilité constituerait la prochaine étape.

Le Grand-Duc et le Premier ministre arrivent avec un peu de retard. Lors de la crise bancaire de 2008, l’idéologie néolibérale a perdu de son attrait. La pandémie de Covid l’a réduite à l’absurde.

Les directeurs généraux ne sont pas des capitalistes. Ce sont des salariés bien rémunérés des propriétaires des moyens de production. Il en va de même pour le directeur général au sein du ministère. Les propriétaires des moyens de production observent avec amusement ses contorsions. Puis elles laissent leurs lobbyistes applaudir.