Il fait 35 degrés, et les responsables politiques nous disent qu’il faut s’habiller chaudement. Pendant des années, on nous a appris à nous laver les mains. Voici les nouvelles consignes : à l’eau froide, plutôt rapidement. Utiliser un gant de toilette et ne pas en être un, et surtout pas prendre de douche chaude. Il est recommandé de cuisiner avec un couvercle sur la casserole.
Nous traversons des paysages intéressants, à la fois très proches et pourtant étrangement inconnus. Le sol est aride, de petites steppes se sont formées. On aperçoit de petits animaux fascinants et de grandes plantes, qui viennent tout juste de s’installer ici. De temps à autre, une vache « analogique » désorientée se tient là, immobile. Au bord des routes, des feuilles brûlées. Lorsque le ciel s’ouvre, vaste et vide, il se retrouve soudain occupé. Conquis. Comme si nos amis de l’espace, les Alienas, avaient pris le contrôle de manière amicale. Avec des idées constructives. Le ciel est remué avec ardeur, il est même labouré. Même le ciel n’a pas de répit, pensent les esprits étroits, les rigides.
Cela fait six mois qu’Annalena Bärinziege nous a annoncé un matin que nous nous étions réveillés dans un autre monde. Aujourd’hui, la guerre fête déjà son anniversaire. Elle a six mois et on assiste à des rétrospectives, comme s’il s’agissait d’une institution ou d’une bonne vieille tradition. Un média allemand invite ses lecteurs et lectrices à voter pour savoir s’il y aura une catastrophe majeure à Zaporijia. Catastrophe majeure : oui ou non ? Le chancelier allemand fait le tour des bureaux. L’hiver : cela ressemble désormais à la préhistoire. À l’époque où les petits hommes des cavernes, pétrifiés de peur face à l’abîme toujours plus noir, à la noirceur toujours plus profonde, face à ce trou noir, tombaient à genoux et balbutiaient jusqu’à la prière.
Les gens ont soudainement changé eux aussi, même si les premiers diagnostics post-Covid étaient loin d’être encourageants à cet égard. Au cours de cette longue période sans rien, sans personne, durant laquelle ils ne parlaient pour l’essentiel qu’à eux-mêmes et où chacun ne vivait que pour lui-même, certaines certitudes fondamentales semblent s’être évanouies. Par exemple, celle selon laquelle il faut quitter la maison à une heure indécente pour pouvoir, le soir venu, s’enfoncer dans la gorge un morceau de carton réchauffé, que les optimistes appellent « pizza ». Pour ensuite détester profondément, le soir venu, la famille que l’on nourrit au prix de ce labeur. Entre-temps, il y a quelque chose dont la plupart préfèrent ne pas parler. Quelque chose dont le seul avantage est que cela s’arrête de temps en temps. Cela n’a rien à voir avec eux. Ils le font, tout simplement.
Apparemment, les gens n’ont plus l’éthique du travail. Ils ne se bousculent plus pour trouver une place dans un open space, pour se sacrifier quand ils sont malades, pour supporter des enfants en bas âge ou pour « relever » des morceaux de cadavres dans des cuisines industrielles où le chef leur rend la vie encore plus infernale. Tout à coup, plus personne n’en a envie. Ce grand désenchantement a gagné de larges pans de la population, et ne touche plus seulement ceux qui, autrefois, campaient dans les zones piétonnes, le crâne rasé et ornés de piques, en compagnie de chiens paisibles. Les milieux économiques et politiques se creusent la tête à la recherche d’une formule permettant de ramener ces « êtres humains utilitaires » récalcitrants à l’état de servitude. On ne parle plus du tout des robots, dont on attendait encore il n’y a pas si longtemps beaucoup, voire presque tout. Tandis que certains philosophes font preuve d’une grande compréhension, d’autres laissent même entrevoir une libération.
L’équilibre entre vie professionnelle et vie privée était pourtant encore considéré récemment comme un mode de vie avant-gardiste. Mais si désormais le manutentionnaire et la responsable des sanitaires en viennent eux aussi à penser que promener son chien, admirer des œuvres d’art au bord de la rivière ou créer soi-même de telles œuvres est au moins aussi agréable que d’aller travailler, là, ça ne rigole plus ! Les gens deviennent de plus en plus insolents.
Et en même temps, de plus en plus prévenants. Alors que nous évoluons sous des températures tropicales à l’ombre des sapins de novembre, tandis que des guerres analogiques font rage dans le voisinage, nous devenons de plus en plus sensibles ; c’est très épuisant. Nous sommes tellement sensibles que même la vue d’une tresse sur une tête peut nous mettre mal à l’aise.
Le président Macron annonce la fin des années fastes. Pire encore, celle de l’insouciance.