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Société 4 min de lecture

À propos des baisses de salaire

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition avril 2022
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Depuis des mois, les prix de l’énergie et des matières premières ne cessent d’augmenter. Les entreprises doivent donc mobiliser davantage de fonds de roulement. Elles souhaitent compenser cette hausse des coûts en réduisant le capital variable, c’est-à-dire en baissant les salaires.

Les montants nominaux des salaires et traitements figurent sur la première ligne des fiches de paie. Une baisse des salaires nominaux rappelle la violence brute du marché du travail d’autrefois. Aujourd’hui, le droit du travail fait obstacle à une baisse des salaires nominaux. Les entreprises ont donc recours à une variante plus discrète : la baisse des salaires réels. C’est pourquoi les salaires réels ne figurent pas sur les fiches de paie. Les comptables ont tranché la controverse sur le nominalisme. Le nominalisme est le « prototype de la pensée bourgeoise » (Adorno, Horkheimer, Dialectique de la raison, p. 77).

Les salaires réels correspondent aux salaires nominaux divisés par le prix des biens. Lorsque le dénominateur augmente, la fraction diminue : si le prix des biens augmente, les salaires réels diminuent.

Le service des statistiques du ministère de l’Économie mesure chaque mois les prix d’une sélection de produits. Jusqu’à ce que leur niveau de prix ait augmenté de 2,5 %. À ce moment-là, la loi sur l’indice oblige les entreprises à augmenter les salaires nominaux de
2,5 %. Grâce à cet alignement sur les prix des biens, les salaires réels restent constants. Cela agace beaucoup les entreprises.

Pour réduire les salaires réels, il faut modifier la procédure légale. Cela se fait sans heurts avec l’accord des syndicats. C’est à cela que sert la Tripartite. Son efficacité en tant qu’« instrument de crise » est souvent remise en question. Y compris par le DP, le LSAP et les Verts. En réalité, la Tripartite est un instrument de réduction des salaires réels. En tant que tel, elle est très efficace. C’est d’ailleurs dans ces moments-là que le DP, le LSAP et les Verts la convoquent rapidement.

La Tripartite déplace les conflits sociaux des entreprises et de la rue vers des salles de conférence climatisées. Désormais au château de Senningen. Le château est bouclé par les forces de l’ordre. La Tripartite isole les responsables syndicaux de la base. Ils sont alors à la merci de la situation. Leur malaise se lit sur leurs visages. Une fois de plus, la base refuse de jouer le jeu.

La semaine dernière, la tripartite a discuté d’une baisse des salaires réels de 2,5 %. Le gouvernement et les employeurs prévoyaient de reporter une tranche d’indexation prévue à l’automne. Au printemps de l’année électorale 2023, lorsque la prochaine tranche sera reportée. Puis à 2024, où une autre tranche sera peut-être reportée… Le non-versement d’une tranche d’indexation entraîne une perte de 2,5 % du salaire × 40 mois = 100 % du salaire : soit l’équivalent d’un mois de salaire en l’espace de 40 mois.

Pour les réconforter, le gouvernement a promis aux salariés à faibles revenus un crédit d’impôt et des aides à la consommation. L’augmentation du salaire minimum de 2019 sert de modèle. Le crédit d’impôt et les aides à la consommation ne sont pas versés par les entreprises. Il ne s’agit pas d’éléments salariaux permanents. Ils sont financés par le Trésor public. Or, celui-ci est alimenté en grande partie par l’impôt sur le revenu, la TVA et d’autres prélèvements pesant sur les salariés : ce sont donc les salariés eux-mêmes qui financent en grande partie leur propre crédit d’impôt et leurs aides à la consommation.

Les entreprises justifient la nécessité de baisser les salaires réels par la hausse fulgurante des prix des marchandises. Les salaires ne pourraient pas suivre le rythme. Les baisses de salaires réels seraient inévitables face à la concurrence des entreprises étrangères.

L’évolution de la part salariale donne une image différente. La part salariale exprime la part de la masse salariale dans la valeur ajoutée brute. Lorsque la Commission tripartite a approuvé des baisses de salaires réels en 2006, 2010 et 2012, la part des salaires a baissé à chaque fois (Eurostat/CSL, Panorama social 2021, p. 8). Lorsque la part des salaires diminue, la part de la plus-value accaparée par les détenteurs de capitaux augmente. La situation devrait être similaire en 2022.