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Société 4 min de lecture

À propos de la rage

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition septembre 2022
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Martine travaillait comme aide de cuisine dans une maison bourgeoise. Jusqu’à ce que la maîtresse de maison la renvoie. Sous un prétexte absurde. Martine comprit tout de suite le manège : « Hélas, l’an dit bien vrai, / Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage » (Molière, Les Femmes savantes, II.5).

Martine aurait également compris le reproche adressé à l’indice : de temps à autre, les prix augmentent plus rapidement. La tripartite serait alors accusée de manipuler la compensation légale liée à l’inflation. Les politiciens de droite, les chefs d’entreprise, les syndicalistes et les éditorialistes assurent la trame de fond. Ils trouvent soudain l’indice injuste et antisocial. Il serait devenu fou.

Depuis la veille de Noël 1977, la première loi tripartite autorise les manipulations d’index. « [Y] compris notamment le plafonnement de celle-ci à partir d’un certain seuil de revenu. » Cette disposition figure encore aujourd’hui dans le Code du travail, à l’article 512-12.

Le 6 août 1985, le gouvernement CSV/LSAP a demandé au Conseil économique et social un avis sur la « limitation de l’indexation aux revenus inférieurs à un certain plafond ». Le Conseil a délibéré pendant trois ans, puis a rejeté cette idée.

Le 5 mai 2010, le gouvernement CSV/LSAP a proposé un « plafonnement » de l’indice. « Aux salaires équivalant à deux fois le salaire minimum. » Le CSV a baptisé ce plafonnement « Indice social® ». Les syndicats ont préféré une manipulation traditionnelle de l’indice.

C’est désormais au tour du président de l’Union des employeurs (UEL), Michel Reckinger, de s’indigner. Une tranche de l’index ne serait « pas suffisante pour les plus vulnérables. Le directeur de banque toucherait lui aussi ces 2,5 % » (Le Quotidien, 17 septembre). Le parti Fokus qualifie cet index d’inéquitable sur son site web : « Domat geet d’Schéier an de Paie weider ausernaner ! » Le syndicat bancaire Aleba a exigé la semaine dernière « que l’index soit échelonné plutôt que gelé ou reporté, en l’adaptant aux différentes tranches salariales ».

Si Martine, aide de cuisine, touche le salaire minimum légal, une inflation de 2,5 % réduit son salaire réel de 58 euros. Si Trissotin, l’esthète, gagne quatre fois plus, l’inflation lui coûte en réalité 231 euros. Une indexation de 2,5 % accorde alors nominalement 58 euros à Martine et 231 euros à Trissotin. Leurs salaires réels restent inchangés.

Une indexation n’est pas une augmentation de salaire. Elle empêche simplement une baisse réelle des salaires. Au bout de dix ans et de dix ajustements à l’indice, Martine a perçu 648 euros supplémentaires et Trissotin 2 592 euros. Mais le salaire de Trissotin reste exactement quatre fois supérieur à celui de Martine. L’écart de revenus ne fait que s’accroître en valeur nominale.

L’indice n’accroît pas les écarts salariaux. Il les reproduit à l’échelle exacte. Les détracteurs cycliques de l’indice considèrent que les écarts salariaux sont justifiés et sociaux. Pour eux, c’est l’ajustement de l’indice qui rend ces écarts salariaux injustes et antisociaux. De plus, ils confondent salaires nominaux et salaires réels. Ils passent sous silence les écarts de revenus liés aux salaires, aux dividendes et aux loyers.

Selon un « Indice social® », la banque de Michel Reckinger, dont il est le directeur, y gagne. En effet, elle n’a plus à ajuster les salaires les plus élevés. Le commerce, l’artisanat et l’agriculture versent souvent des salaires bas. Qu’ils doivent ajuster intégralement.

Martine, la cuisinière, explique : « L’Index est déclaré en état de rage afin de pouvoir le noyer. » En mars, la Tripartite a fait une première tentative. La tranche de l’Index due par les entreprises en juillet a été remplacée par un « crédit d’impôt énergie » destiné aux petits et moyens revenus.

Les partisans d’un « Indice social® » ne cherchent pas à réduire subrepticement les écarts de revenus. Par le biais d’un plafonnement, d’une surcompensation ou d’une tranche dégressive, ils souhaitent supprimer la compensation de l’inflation pour tous. Ils veulent la limiter à une aide sociale destinée aux personnes à faibles revenus. Aide qui ne sera bientôt plus versée par les entreprises, mais par l’État. Le commerce, l’artisanat et l’agriculture en profiteraient également. D’autant plus qu’ils sont souvent réticents à l’idée des conventions collectives.