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Cinéma 5 min de lecture

Six ânes et dix prix

75e Festival de Cannes

Article paru dans Édition juin 2022
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Lorsque les sœurs Alba et Alice Rohrwacher sont montées sur scène lors de la « Cérémonie des Prix » de clôture du 75e Festival de Cannes, on aurait pu, avec le recul, deviner à quoi ressemblerait le palmarès de cette année. Car quelques instants plus tard, le Prix du jury a été décerné ; les Prix du jury, pour être précis. L’un d’entre eux a été décerné à Jerzy Skolimowski et à ses ânes dans le film EO. Le discours de remerciement de Skolimowski a consisté à remercier individuellement, en les citant par leur nom, les six animaux. Le deuxième prix du jury a été attribué à Felix van Groeningen et Charlotte Vandermeersch pour leur long métrage Le otto montagne. Le président du jury, Vincent Lindon, et ses collègues ont toutefois décerné non pas une, mais deux fois une distinction ex aequo à deux films ; non seulement la médaille de bronze du prix du jury, mais aussi la médaille d’argent du Grand Prix. Ce dernier a été partagé entre Lukas Dhont et Claire Denis.

Dans les deux cas, les films primés sont tellement différents les uns des autres qu’il est difficile de déterminer quels aspects des œuvres et quelles motivations ont conduit le jury à prendre ces décisions. Peut-être par amour du cinéma. Ou par souci d’équité : lors de mon passage sur la Croisette l’année dernière, la situation était finalement similaire – le Grand Prix et le Prix du jury avaient été partagés entre deux films. On ne peut toutefois s’empêcher de penser que la compétition de 2021 avait une longueur d’avance – attention, référence à Top Gun et jeu de mots en vue – sur celle de cette année. Une grande partie des 21 films présentés en compétition étaient, pour employer un euphémisme, inégaux et médiocres.

Le film lauréat de la Palme d’Or est lui aussi tout sauf une œuvre de conviction. Avec son « Triangle of Sadness », à l’apparence énigmatique, Ruben Östlund a rejoint le cercle restreint des réalisateurs doublement récompensés par la Palme d’Or. Son film n’a pourtant rien de cryptique. Alors que dans son précédent film, *The Square*, il réglait plus ou moins subtilement ses comptes avec le monde de l’art, il tente désormais de frapper encore plus fort en utilisant les mêmes moyens stylistiques. Carl et Yaya, influenceurs et mannequins, sont invités sur un yacht de luxe et ont l’occasion d’observer le quotidien des super-riches. Après le dîner du capitaine, qui, d’une part, part littéralement en vrille dans tous les sens – M. Creosote, du film « Le Sens de la vie » des Monty Python, serait fier d’Östlund – et qui, ensuite, est interrompu par des pirates, les protagonistes restants se retrouvent (à la manière de « Sa Majesté des mouches ») sur une île déserte et doivent lutter pour leur survie. Ce faisant, les hiérarchies établies de longue date, les schémas sociaux et les dynamiques de pouvoir sont bouleversés. Il est évident pour tous ceux qui avaient déjà trouvé discutable qu’il se voie décerner la Palme d’Or en 2017 pour *The Square* que Ruben Östlund allait foncer à travers son film avec une lourdeur dialectique. *Triangle of Sadness* ne convaincra pas les sceptiques du contraire. Mais au moins, la séquence du dîner, délibérément étirée dans le temps et marquée par le mal de mer, amusera. Cela dit, elle ne représente que 30 minutes sur les près de 150 que dure le film.

Le film de Claire Denis, *Stars at Noon*, a lui aussi dépassé la barre des 130 minutes. Alors que les critiques ont été relativement enthousiastes pour Östlund, le film de la réalisatrice française a été descendu par la critique. Cette adaptation chaotique d’un roman d’espionnage raconte l’histoire d’une journaliste/prostituée incarnée par Margaret Qualley, qui risque de se retrouver coincée au Nicaragua et qui entame une liaison avec un mystérieux industriel. Comme il se doit chez Claire Denis, la bande originale est signée Tindersticks. Même les nombreuses scènes de sexe ne parviennent pas à excuser l’intrigue dépourvue de motivation et ses personnages dans un film qui – à la grande surprise de la réalisatrice – est dépourvu de toute atmosphère. Albert Serra, quant à lui, a été accusé de faire de l’art pour l’art. Avec son film en compétition, *Pacifiction*, il a pourtant réussi précisément cela : mettre en scène une ambiance endormie, étouffante de sueur et extrêmement dangereuse. Serra est bien sûr reparti les mains vides.

Lukas Dhont, co-lauréat de Claire Denis, met en scène dans *Close* l’amitié entre deux garçons dont la relation est soudain remise en question par leurs camarades de classe. Lorsque le destin leur joue un tour tragique, l’un d’eux doit s’interroger sur les raisons de sa prise de distance. Faut-il reprocher au Belge un mélodrame simpliste, ou bien « Close » constitue-t-il une réflexion nuancée sur le thème de l’amitié ? Et dans quelle mesure l’histoire nous touche-t-elle émotionnellement ? Tout cela dépendra du regard et de la sensibilité de chaque spectateur.
Le film a remporté sept prix

Jury à répartir. Au final, elle en a décerné dix et a ainsi récompensé pratiquement la moitié des participants au concours. Les frères Dardenne ont même eu la joie de recevoir un prix inventé sur le coup pour leur film *Tori et Lokita*, produit en pilote automatique. Peut-être leur remettra-t-on même un prix la prochaine fois, alors qu’ils n’auront aucun film en compétition. Ces réalisateurs invités depuis une éternité (j’utilise délibérément le masculin), leurs films mis en scène les yeux bandés et le fait qu’ils soient automatiquement inscrits au programme du festival qui s’autoproclame le plus important du monde finiront par nuire gravement à Cannes à long terme. Peut-être faudrait-il nommer l’âne de Skolimowski au jury l’année prochaine : au moins, il mettrait fin à ces ex aequo misérables et indécis. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que la clique de Thierry Frémaux cesse ses agissements de sitôt.