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Scènes 10 min de lecture

Voir de nouvelles choses les yeux bandés

Le dernier hôtel de Differdange a définitivement fermé ses portes en janvier. Les perspectives d'affluence sont faibles, la réputation médiocre. Le titre de « Capitale culturelle » devrait permettre de présenter la troisième plus grande ville du Luxembourg sous un nouveau jour et de sensibiliser les habitants de Differdange à l'art

Article paru dans Édition avril 2022
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Le clapotis de l’eau, un chat qui miaule, sous les pieds, du bitume lisse, une bordure de trottoir, des planches de bois. Puis du gravier, du sable, enfin de l’herbe ; le clapotis s’intensifie. Chantal Sabattini en est presque certaine : elle se trouve à un endroit précis près de l’étang. Chantal Sabattini vit depuis 26 ans à Lasauvage, à à peine 70 mètres de la petite église Sainte-Barbe. Elle n’a jamais perçu son environnement comme aujourd’hui. C’est un dimanche de février, le soleil est encore un hôte rare, il réchauffe à peine et n’arrive que tardivement dans l’étroite vallée. Alisa Oleva sort des foulards en soie colorés de son sac à dos et les distribue aux huit personnes rassemblées devant l’église. Alisa Oleva porte du rose et du bleu clair, du fard à paupières pailleté et déborde d’énergie. Quatre des huit participants à l’atelier portent désormais un bandeau sur les yeux, confiant leur sens de la vue à une autre personne. Alisa Oleva est une « Walking Artist ». Son art, c’est la marche, et c’est ce qu’elle tente de transmettre aujourd’hui. Le « Walkshop » a attiré sept participants dans le quartier de Lasauvage, à Differdange ; Chantal Sabattini était déjà sur place. Lorsqu’elle retire son bandeau, elle regarde autour d’elle et se retrouve au milieu du parc, et non près de l’étang. « L’expérience de traverser le village sans rien voir n’était pas celle à laquelle je m’attendais. C’était même un peu déstabilisant », dit-elle. Trois heures d’atelier autour de l’église : Chantal Sabattini en garde un bon souvenir. « C’était une expérience collective, ce que nous n’avions plus pu faire depuis quelques années. On fait la connaissance d’un nombre incroyable de personnes que l’on n’aurait jamais rencontrées autrement. C’est un véritable cadeau. Il n’y a généralement pas autant d’ateliers destinés aux adultes. »

Cet atelier s’inscrit dans le cadre du projet Esch2022 « Desire Lines », dirigé par l’actrice, metteuse en scène et autrice de théâtre Claire Thill. Elle explique : « Une “Desire Line” est un chemin tracé par le désir, on pourrait aussi parler de sentier battu. Un chemin qui n’a pas été prévu par un urbaniste. Il se crée parce que les gens l’empruntent sans cesse, soit parce que c’est un raccourci, soit parce que c’est un itinéraire plus agréable. Il exprime le désir des habitants. Nous voulons nous intéresser aux désirs des habitants et les associer à la marche. » Pour cela, Claire Thill a réuni quatre artistes issus de différentes disciplines, dont Alisa Oleva, artiste de la marche à Londres. Trois résidences de recherche, des ateliers, de nombreuses discussions, une performance : « Desire Lines » est l’un des projets Esch2022 destinés à redynamiser Differdange cette année.

Nous sommes en janvier. La décision est déjà prise, l’accord du conseil municipal n’est plus qu’une formalité. Le seul hôtel de Differdange va devenir une résidence pour seniors. La commune le rachète pour environ douze millions d’euros à l’exploitant, qui n’est en activité que depuis deux ans. L’hôtel quatre étoiles « Gulliver Tower » a ouvert ses portes en 2019 et devait accueillir une clientèle internationale dans ses 45 chambres situées en centre-ville. Mais les clients ne sont pas au rendez-vous. Le confinement a été suivi d’une faillite, puis de ladite séance du conseil communal et de la vente. La « Gulliver Tower » a souffert d’un mauvais timing et, même sans pandémie, Differdange n’avait guère d’attrait pour les visiteurs. Le seul hôtel de la troisième plus grande ville du Luxembourg est mort, les espoirs de voir des visiteurs ont été enterrés avec lui, les façades sont sales, l’usine Arbed fonctionne à plein régime. Ces derniers temps, ce sont des gros titres résolument négatifs qui ont marqué l’image de Differdange. Une agression en début d’année, les clients boudent les commerces car ils ne se sentent pas en sécurité dans le centre-ville. Contrôles de police, trafic de drogue, bruit, vandalisme. Esch2022 n’y changera rien pour l’instant. Pourtant, ces projets visent à ouvrir de nouvelles perspectives aux habitants de Differdange, grâce à un accès à la culture et à des expériences communes. Differdange est l’une des onze communes du sud qui devraient bénéficier d’un nouvel élan culturel grâce à Esch2022.

Avec la pandémie, la fréquentation de l’Aalt Stadhaus s’est effondrée. Ce centre culturel géré par la commune est spécialisé dans l’humour. « Nous avons vraiment du mal à attirer du monde », explique Lynn Bintener, coordinatrice du projet Esch2022 au sein de la commune. Elle suppose que cela n’est pas uniquement dû à la pandémie. « Avec la hausse générale des prix, les gens y réfléchissent à deux fois et ne viennent pas. » Cette année, la situation pourrait s’améliorer, mais Esch2022 est confronté à un problème de marketing. C’est par l’intermédiaire d’une amie danseuse que Chantal Sabattini a entendu parler de l’atelier organisé près de chez elle. « J’avais l’impression que c’était réservé aux initiés », explique-t-elle, mais elle a tout de même osé s’inscrire. Les sites web sont confus, le bouche-à-oreille ne fonctionne que si l’on a des amis artistes. Aucune affiche, aucune annonce à l’église ou ailleurs n’indique les événements à venir. Pour participer aux projets d’Esch2022, il faut les rechercher activement, à Differdange comme partout ailleurs. Pour ceux pour qui la poignée de porte d’un centre culturel représente de toute façon un obstacle derrière lequel se cache un monde étranger, Esch2022 reste encore très lointain.

Avec les projets de cette année, Differdange souhaite faire rayonner sa culture à l’extérieur. « C’est important : les gens voient tout simplement qu’il se passe quelque chose et cela suscite leur intérêt », explique Lynn Bintener. L’ancienne ferme de Lommelshaff, située dans le centre-ville, est actuellement en cours de rénovation. Son avenir a longtemps fait l’objet de débats à Differdange. « De nombreux riverains ont appelé. Que se passe-t-il actuellement au Lommelshaff ? » Le Lommelshaff est appelé à devenir l’un des lieux d’accueil d’Esch2022 ; un pavillon a désormais été installé dans la cour, et des expositions ainsi que des ateliers devraient y attirer les visiteurs. Ce lieu devrait être préservé au-delà de cette année. « Il est prévu d’en faire une oasis de verdure au cœur de Differdange », explique Lynn Bintener.

Le statut de capitale culturelle permet à Differdange de mener des projets d’une plus grande envergure que les autres années. Les cordons de la bourse sont plus lâches. Le budget consacré à la culture a été revu à la hausse pour cette année, passant de 2,5 millions d’euros habituellement à pas moins de 4,5 millions d’euros. La commune finance ainsi certains projets qui, bien qu’ayant été rejetés par la commission Esch2022, présentent néanmoins un intérêt pour Differdange. « Il est important pour nous de soutenir les talents locaux », explique Lynn Bintener. L’écrivain Jean Portante, originaire de Differdange, a rédigé un guide littéraire sur Differdange, pour lequel la commune a investi 34 000 euros. « Sans Esch2022, nous n’aurions probablement pas accordé une subvention d’un tel montant. » Outre l’aide financière, la commune apporte aux artistes et aux responsables de projets un soutien pour la mise en œuvre de leurs projets, qu’il s’agisse de la technique, de la logistique, des autorisations ou d’autres démarches administratives ; elle met également à leur disposition des résidences et des salles de répétition – comme l’église, par exemple. Le public apprécie également beaucoup cette initiative. « L’église remporte un franc succès. Tout le monde veut y aller. Les gens entrent tout simplement et demandent : “Il y a un atelier de danse ici en ce moment ?” »

Nous sommes en janvier, le sol de l’église est recouvert d’un tapis de danse noir en PVC. Seize pieds chaussés de chaussettes noires et blanches suivent les instructions d’Ioanna Anousaki. Ils appartiennent aux jeunes danseurs et danseuses du club de gymnastique et de danse FlicFlac de Differdange, qui découvrent aujourd’hui la danse baroque. Avec le projet DifferDanceDays, le Luxembourg Collective of Dance (LuCoDa) souhaite retracer l’histoire de la danse et faire découvrir les styles de différentes époques à des personnes qui ne s’y sont encore jamais intéressées. Rhiannon Morgan, l’une des deux responsables du projet, explique : « On a l’habitude de voir la danse sur scène. Cela crée une grande distance et fait que les gens sont malheureusement un peu réticents à l’idée d’aller voir un spectacle de danse. Nous nous sommes donc dit : pourquoi ne pas amener la danse vers les gens ? » Au programme : quatre ateliers, notamment avec FlicFlac et un club de karaté de Differdange, des performances dans les bus et aux arrêts de bus, et enfin, en octobre, le bal de clôture à la Mairie. Lynn Bintener espère : « La Maison de la Ville pourra peut-être en profiter. Les associations viendront alors ici – des habitants de Differdange qui ne sont peut-être encore jamais venus à la Maison de la Ville. »

Claire Thill et Desire Lines ont une approche différente pour impliquer les gens. « Notre passion, c’est la marche, et c’est quelque chose qui concerne tout le monde », explique-t-elle. « Les expériences sont toutes différentes. On peut échanger sur cette expérience. J’espère que nous pourrons ouvrir différentes perspectives. » Pour ce projet, Claire a fait appel à des amis artistes issus de différentes disciplines. Alisa Oleva a fait de la marche son art ; l’artiste de performance Clio Van Aerde a parcouru à pied toute la frontière luxembourgeoise dans le cadre d’un projet. Claire Thill s’intéresse elle aussi à ce thème depuis longtemps. « La marche est toujours présente dans mon esprit. J’ai déjà réalisé des projets sur la marche, y compris dans le domaine artistique. Il y a quelques années, j’étais à Wrocław et là-bas, tout est truffé de “desire lines”. Au Luxembourg, ce n’est pas du tout le cas. Je trouve que cela est également représentatif d’une culture. La manière dont on obéit aux règles : les Luxembourgeois aiment emprunter les chemins tout tracés, tandis que les Polonais sont sans doute un peu plus aventureux. »

Le projet s’étend sur les trois communes d’Esch-sur-Alzette, Dudelange et Differdange, auxquelles s’est ajoutée de manière imprévue Audun-le-Tiche – une découverte faite au cours d’une balade. Deux des trois résidences de recherche sont déjà terminées, l’une à l’église de Lasauvage, l’autre au Bâtiment4 d’Esch. « Nous avons beaucoup parlé de la marche avec les habitants. C’est par hasard, parce que nous nous promenions beaucoup, que nous avons fait la connaissance de gens », explique Claire Thill. C’est également lors de cours de langue et d’une promenade avec un groupe de seniors qu’elles ont recueilli des récits, des parcours de vie, des chemins de vie, d’autres trajectoires. Elles ont enregistré une vingtaine d’interlocuteurs, avec des entretiens d’une durée allant d’une demi-heure à quatre heures chacun, auxquels s’ajoutent les résultats des ateliers. Ce matériel sera transformé en balades audio en juillet, lors de la dernière résidence ; une performance est également prévue fin juillet.

Au cours de cet « atelier-promenade », les participants ont appris, avec Alisa Oleva, à suivre leurs propres lignes ou à s’en écarter, à voir le monde avec un regard différent – ou, dans le cas du bandeau sur les yeux, à le percevoir sans la vue, en se fiant au toucher, à l’odorat et à l’ouïe. Pour Chantal Sabattini, ce fut une surprise qui a toutefois renforcé sa compréhension des autres. Elle s’est demandé ce que cela ferait d’être malvoyante. « Je ne connais aucun aveugle, je vois peu de personnes en fauteuil roulant. J’ai l’impression de vivre dans un monde à l’écart du leur, cela fait longtemps que je ne me pose plus ce genre de questions », explique-t-elle. « J’ai trouvé cela très agréable et je me suis dit : si j’étais aveugle, je m’en sortirais. Je n’aurais plus peur de la cécité désormais. »