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Scènes 7 min de lecture

Anciennes photos du shtetl juif

Avec « Anatevka », le Grand Théâtre présente la comédie musicale « Fiddler on the Roof », mise en scène par Gil Mehmert, et enrichit ainsi l'univers théâtral non pas de nuances

Article paru dans Édition mars 2024
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« Tradition. Tradition ! », chantent les hommes au début en tapant énergiquement du pied. « Nous portons tous un foulard de prière en signe de notre dévotion à Dieu », explique Tevye, le laitier, tandis que ses filles, assises autour d’une table, plaisantent sur le genre de mari qu’elles aimeraient avoir…

Anatevka (à l’origine : Fiddler on the Roof) s’inspire de *Tevye the Dairyman and his Daughters*, une série de récits du célèbre écrivain juif Solomon Naumovich Rabinovich, qu’il a écrits en yiddish entre 1894 et 1914 sur la vie dans les villages juifs de la zone de peuplement de la Russie impériale. Il est devenu célèbre sous le pseudonyme de Scholem Alejchem.

Ces récits remontent à sa propre enfance, passée non loin de l’actuelle Kiev (fictivement rebaptisée Yehupetz). Alejchem en a écrit une adaptation théâtrale, restée inachevée à sa mort, mais qui a été produite en yiddish par le Yiddish Art Theatre en 1919, puis adaptée au cinéma dans les années 1930. À la fin des années 1950, une comédie musicale d’Arnold Perl intitulée Tevye et ses filles, inspirée de ces histoires, fut mise en scène à Broadway. Auparavant, Mike Todd et d’autres avaient longtemps envisagé de monter cette comédie musicale à Broadway, mais ils avaient dans un premier temps abandonné l’idée.

En effet, ils craignaient que *Fiddler on the Roof* ne soit « trop juif » pour séduire le grand public. Les critiques l’ont toutefois jugé superficiel ; Philip Roth l’a même qualifié de « kitsch du shtetl » dans *The New Yorker*. Certaines modifications apportées à la comédie musicale contribuent à lui donner un aspect plus accessible. Ainsi, l’officier russe local n’est pas présenté comme un personnage brutal, tel qu’Alejchem l’avait décrit, mais comme un personnage sympathique.

À l’époque, ce spectacle avait su trouver le juste équilibre et était devenu l’une des premières représentations populaires de l’après-Holocauste consacrées à l’univers disparu du judaïsme d’Europe de l’Est. La production originale de Broadway, créée en 1964, fut la première comédie musicale
de l’histoire à dépasser les 3 000 représentations. De nombreux auteurs ont suivi la tradition narrative d’Alejchem, notamment Isaac Bashevis Singer et, plus récemment, Tomer Dotan-Dreyfus, dont le merveilleux roman *Birobidjan* a été nominé l’année dernière pour le Prix du livre allemand.

Au départ, les auteurs d’Anatevka avaient également envisagé d’intituler la comédie musicale « Tevye », avant d’opter pour un titre s’inspirant des tableaux de Marc Chagall (comme « Le violoniste vert », 1924), qui devait également servir de source d’inspiration pour les décors.

Gil Mehmert met en scène cette pièce dans le cadre d’une coproduction entre le Théâtre national de la Sarre et les Théâtres de la Ville de Luxembourg, sur la grande scène du Grand Théâtre. Le violoniste de Chagall brille d’une lueur verdâtre derrière les fenêtres du petit village d’Anatevka. Le décor imbriqué, qui peut se transformer tantôt en salon familial, tantôt en étable, ressemble à une miniature du shtetl juif.

Dans ce microcosme archaïque, les hommes boivent, dansent et chantent. La fille de Tevye, Zeitel, fait l’objet d’un marchandage. Mais elle rejette le riche boucher Lazar Wolf et s’enfuit avec Mottel, le tailleur sans le sou.

Dès le début, l’ensemble a un côté folklorique. Cela tient surtout à la représentation assez stéréotypée des Juifs du shtetl. Ainsi, le rabbin à la longue barbe hirsute semble toujours désorienté, tel une caricature d’un rabbin d’Europe de l’Est. On aurait pu s’inspirer de Joan Sfar pour réussir une représentation humoristique. Dans le livret d’accompagnement, on peut lire que la pièce montre comment « l’histoire des relations humaines et l’histoire d’un village deviennent l’histoire du monde ». Non dénuée de nostalgie, Anatevka nous plonge dans un monde perdu et détruit et développe une « force universelle ».

Lors du mariage de Zeitel et Mottel, sous le dais, des soldats russes se livrent à des actes de violence. Ces scènes sont filmées dans une lumière vacillante et au ralenti, ce qui leur confère un caractère irréel, presque féérique.

Hodel, la sœur de Zeitel, tombe amoureuse du précepteur Perchik, qui la séduit notamment par la danse. L’anarchiste apporte un vent de fraîcheur au village et des idées subversives… Le fait qu’Hodel le suive fidèlement jusqu’en Sibérie semble exagéré. Mais Anatevka est justement un conte de fées.

Les chansons et mélodies célèbres de la comédie musicale, telles que « Quand je serai riche… », entraînent le public. Sur le plan musical, le chœur d’opéra du Théâtre national de la Sarre fait forte impression.

Une seule fois, une image témoigne d’une idée de mise en scène, à savoir lorsque Tevye voit apparaître en rêve sa grand-mère et ses ancêtres dans une scène fantomatique. Ils dansent alors en volant autour de son lit, arborant des masques macabres, comme lors d’une fête des morts mexicaine.

L’humour juif d’Alejchem s’exprime surtout à travers les monologues de Tevye, comme par exemple : « Je sais que nous sommes le peuple élu. Mais tu ne pourrais pas en choisir un autre de temps en temps ? »

Pitt Simon incarne le « bon » gardien, qui se retrouve dans une situation ingrate. Un peu comme les Luxembourgeois pendant l’occupation allemande. D’un côté, il a reçu l’ordre d’expulser les Juifs ; mais comme ce n’est pas un si mauvais bougre, il les prévient tout de même afin qu’ils puissent encore faire leurs valises : « Le décret s’applique à tout le monde », annonce-t-il d’un air niais, avant de se détourner, l’air penaud, et de marmonner : « Je n’y suis pour rien. »

Golde, la femme de Tevye, accepte ce coup du sort : « Eh bien, Anatevka n’était pas le jardin d’Éden – c’est un endroit comme les autres, et nos ancêtres ont déjà dû quitter bien d’autres endroits. »

L’un des thèmes centraux de la pièce, à savoir l’émancipation des trois filles de Tevye, qui refusent d’être mariées de force, rompent avec les traditions évoquées au début et tracent leur propre chemin, s’essouffle malheureusement un peu. Ainsi, les trois filles se détournent de lui sans crier gare, et le père l’accepte à contrecœur. Seule la liaison entre Fedja, un chrétien russe, et sa fille Chava lui semble aller trop loin : « Un oiseau peut épouser un poisson, mais où vont-ils vivre ? » Furieux, il renie sa fille : « Chava est morte à nos yeux ! »

À la fin, les fenêtres des pièces sont grandes ouvertes et il neige. Cette idylle est brisée par l’ébauche d’un pogrom. On s’abstient de mettre explicitement en scène la violence. Le rideau tombe brusquement. Enrico De Pieri reçoit, à juste titre, une ovation pour son interprétation de Tevye.

« L’histoire du courage et de la volonté de survie d’une communauté en ces temps difficiles ouvre, face à la montée méprisable de la violence antisémite aujourd’hui et à la réalité brutale en Israël, en Palestine et en Ukraine, un espace d’humanité, de réconfort et de cohésion », peut-on lire dans le programme, rédigé de manière politiquement correcte, qui mélange ainsi dans les sentiments ce que la raison devrait séparer.

Idées de mise en scène originales ou références à l’actualité (au cours de la saison 2016/17, la mise en scène d’Ewa Teilman au Théâtre d’Aix-la-Chapelle avait par exemple attiré l’attention, avec un décor signé Andreas Becker qui établissait des liens directs avec les combats à Alep) font presque totalement défaut dans cette mise en scène conventionnelle. Anatevka offre ainsi une soirée divertissante.