La représentation des corps féminins sous forme de poupées fétichistes est une tradition tant en médecine qu’en histoire de l’art. Au XVIIIe siècle, Clemente Susini créait des poupées de cire grandeur nature sur lesquelles les étudiants en médecine apprenaient l’anatomie. Ce qui, pendant des siècles, s’est fondé sur les fantasmes érotiques masculins de soumission face à la menace, allait être réinterprété de manière absurde, au plus tard par les surréalistes. Lorsque les dadaïstes féminines, telles qu’Hannah Höch, ont pris les rênes avec (auto-)confiance, elles ont détourné leurs propres corps à l’infini.
Hans Bellmer s’est fait connaître par ses mises en scène érotiques et anarchiques. Dans les années 1930, il habillait des poupées aux allures fétichistes, représentant la femme comme un être biomécanique oscillant entre exaltation et soumission. En raison de sa représentation de corps féminins maltraités, on lui a attribué des troubles névrotiques tels que le sadomasochisme, tandis que les surréalistes gravitant autour d’Éluard et de Breton appréciaient son art et ont publié son recueil illustré *La Poupée* (1935). Les poèmes de sa compagne, la dessinatrice Unica Zürn, reflètent en revanche une agressivité envers le corps féminin ; sa schizophrénie paranoïde devait aboutir à son suicide.
Sarah Baltzinger est fascinée par le potentiel de l’inquiétante étrangeté qui entoure le corps féminin en tant que marionnette, surface de projection et objet de fétichisation. Sa chorégraphie *Vénus Anatomique*, créée lors d’une résidence d’artistes à Annonay, témoigne d’une réflexion théorique approfondie sur ce thème. La transposition chorégraphique est d’une réussite étonnante. Dans ce spectacle d’une heure, cinq danseuses (Chiara Corbetta, Océane Robin, Marie Lévénez, Clara Lou Munié, Shynna Kalis) donnent vie au mythe de Vénus. La chorégraphie de Baltzinger plonge les spectateurs et spectatrices dans un univers à la fois effrayant et absurde, à mi-chemin entre l’étude anatomique et la dystopie féministe.
Baltzinger, autodidacte dont les collages photographiques sont exposés au sol dans le foyer du Grand Théâtre, présente, dans sa chorégraphie d’une heure, une « usine à Vénus » qui produit des corps identiques, des modèles féminins dysfonctionnels qui ne cessent de se multiplier. Ses danseuses, qui se produisent presque nues, portent des seins en silicone (réalisés par la sculptrice Manuela Benaïm) tels des armures protectrices.
S’inspirant de références bien connues de l’histoire de l’art, Baltzinger pousse l’idée de l’uniformisation à l’extrême et présente des corps mécaniques et déformés, assemblés à partir de kits, qui tentent tantôt désespérément, tantôt avec humour, de se réparer eux-mêmes.
Dès le début, la première image fixe fait frissonner : les cinq danseuses se tiennent là, telles des poupées figées. De longues mèches de cheveux blonds pendent du plafond ; les silhouettes des danseuses projettent des ombres sur le mur.
Puis ils commencent à bouger, effectuant des mouvements mécaniques. Leurs articulations semblent d’abord tordues, comme mal assemblées… Ils vont bientôt sortir avec fougue des rôles qui leur sont attribués, mais pour l’instant, ils fixent le public, le visage figé en grimaces déformées.
Une danseuse se met à l’épreuve – et s’effondre sans cesse. Elle retire son prothèse mammaire et la jette devant elle sur la scène. La poitrine gît là, aussi surréaliste qu’un globe oculaire chez Buñuel.
Bientôt, les autres suivront leur exemple et se débarrasseront de leurs prothèses mammaires, dans un élan de libération semblable à celui qui avait poussé le mouvement de 1968 à brûler ses soutiens-gorge. C’est drôle – malgré cette libération parfois un peu simpliste. Ainsi, une danseuse se voit pousser des seins dans le dos. Ils marmonnent entre eux… On distingue « Un peu d’amour », et : « Contrôler son corps, mais c’est quand même une question de ressources ! »
Certaines danseuses se cachent dans leurs cheveux qui tombent en cascade, une autre semble perdre la tête et se contorsionne de manière acrobatique. – Les regards se tournent vers elle avec étonnement, comme vers un objet de recherche insolite.
Tout comme la chorégraphie, la musique harmonieuse bascule peu à peu vers l’étrange, l’inquiétant, tandis que les sons et les mélodies se déforment. Au son des castagnettes qui cliquettent, l’une des danseuses déchire sa seconde peau en hurlant ; une autre observe cette scène avec un mélange d’étonnement, d’admiration et de scepticisme, avant de finir par lui boucher la bouche, au sens propre du terme. Elles se fouettent et frappent le sol avec les lambeaux de peau… Puis elles ramassent aussitôt les morceaux de leur corps.
Une danseuse blonde, qui semble tout droit sortie de la Vénus de Botticelli, exécute encore avec grâce quelques pas de ballet… Avant que la scène ne se transforme en champ de bataille, les Veni se balancent avec dynamisme en se tenant par les cheveux, s’y agrippent avec rage ou tournent en rond avec entrain – et réalisent des figures inattendues jusqu’à la fin de cette chorégraphie d’une heure.
Par rapport à la chorégraphie sur le changement climatique élaborée l’année dernière lors d’une résidence d’artistes à Annonay (DJ Whimsy or what will the climate be like ?), la chorégraphie de Baltzinger n’est ni cryptique ni surchargée, mais forme un tout cohérent du début à la fin.
Inspirée par la culture populaire et les mythes féminins, Sarah Baltzinger bouscule notre regard, met en lumière notre fragilité et déconstruit minutieusement l’image hétéronormative et machiste du corps féminin – loin des stéréotypes liés à la fertilité. Une chorégraphie créative et endiablée !