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Scènes 5 min de lecture

Une vie sans fourrure ni carapace

« Fou de réconfort » accompagne les protagonistes dans leur quête d'un lien authentique, archaïque, métaphorique, physique – porté par des comédiens et comédiennes exceptionnels

Article paru dans Édition 16 décembre 2022
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Les jambes arquées et le bassin oscillant, traînant derrière lui une auge en plastique noire remplie de paille, André Jung se fraye un chemin par l’entrée latérale le long de la tribune, se faufile devant le premier rang et s’affale sur le sol de la scène en marmonnant. Les dos de ses mains recourbés vers l’intérieur, il attrape la paille par poignées dans la cuve, l’en retire et la jette sur sa poitrine, sur ses cheveux gris clairsemés. Elle s’effiloche et s’étale autour de ses hanches imposantes. Depuis longtemps déjà, les yeux de Jung reposent, profondément endormis mais éveillés, sages, dans les orbites d’un orang-outan. Depuis longtemps déjà, ses joues et ses lèvres se sont gonflées pour former une gueule de singe. Avec discrétion, sans exagération ni ridicule. On dirait le grand-oncle le plus ivre lors d’une fête de famille qui dégénère. Le style de minimalisme gestuel d’André Jung apporte exactement ce qu’il faut pour que le public puisse s’imaginer cet animal et faire abstraction de l’acteur.

Il balance doucement l’auge au-dessus du dos de Sebastian Blomberg qui s’approche. Celui-ci rampe lentement, très lentement, à quatre pattes sur le même plancher de scène, sous le poids de 180 ans, les mains repliées sur les côtés, la nuque et la tête se balançant patiemment d’un côté à l’autre. La tortue porte une carapace. L’action perd sa dimension temporelle. La perception humaine du temps, délimitée par l’espérance de vie humaine, se perd dans l’étirement chronologique d’un crapaud vieux comme le monde, dans la patience angélique de nos ancêtres simiesques. Deux métamorphoses qui laissent le public sans voix. Si peu de moyens, tant de talent, et en plus cette profonde empathie pour l’essentiel chez ces deux créatures.

Dans le drame *Verrückt nach Trost* (Fous de réconfort), mis en scène par Thorsten Lensing lui-même, le public accompagne au Grand Théâtre les frère et sœur Felix (Devid Striesow) et Charlotte (Ursina Lardi) tout au long d’une vie marquée par le deuil et la quête d’une véritable complicité. Félix et Charlotte s’adonnent à leur rituel quotidien : nager depuis la mer jusqu’à la plage et surmonter le deuil de leurs parents décédés en imitant leurs gestes intimes, de l’application d’huile au chatouillage mutuel, faisant ainsi revivre leurs parents. Mais un jour, Charlotte ne veut plus jouer ce jeu. Elle ne veut plus faire revivre ceux qui sont morts.

Leurs chemins se séparent en deux chapitres parallèles, chacun retraçant leur passage à l’âge adulte. À travers les baisers avec la langue qu’il a appris à donner, les contacts physiques homoérotiques et son incapacité à dormir dans le noir, Felix révèle son incapacité, depuis la mort de ses parents, à se sentir lui-même. Charlotte, quant à elle, tente de comprendre le monde et de se comprendre elle-même à travers les neuf cerveaux de ses tentacules de pieuvre imaginaires. Cela peut paraître fou, mais s’inscrit parfaitement dans cette vaste galerie de la volonté de comprendre.

Il y a aussi un plongeur en tenue complète, qui voulait assouvir son désir de mort dans l’ivresse des profondeurs et qui est rejeté, larmoyant, sur cette même plage : « Ma femme a oublié de me quitter », dit-il, las de la vie. Il est littéralement emporté par la houle, à la surface d’un rouleau métallique haut de plusieurs mètres. On y découvre alors un roman qui traite du dégoût des parents envers leur nouveau-né (magnifiquement interprété par Devid Striesow). Ces idées et ces personnages, parmi tant d’autres, offrent un éventail d’idées, de motifs, de passages littéraires et de scènes autour du désir humain de réconfort face à la perte et de l’aspiration à de véritables relations humaines.

Les antithèses de cette authenticité sont les phrases parfaitement calculées d’un robot soignant. À la maison de retraite, Charlotte fête son 88e anniversaire. Le robot (une fois de plus : André Jung) joue avec aisance sur sa gamme d’émotions et la comble de phrases d’une précision algorithmique, tantôt romantiques, tantôt sexuelles, voire intellectuelles. Matthias, l’amant gay de Félix, cherche du réconfort dans un juke-box. Il se penche au-dessus et s’imprègne, en Dolby Surround, des bruits de mastication, de déglutition et de douche d’un ancien amant.

Le metteur en scène Thorsten Lensing et le dramaturge Dan Kolber donnent corps, à travers diverses idées, à cette quête de l’humain et de l’expérience authentique. Le vocabulaire varié et les nombreuses références zoologiques, du poisson-clown à la pieuvre, ont sans aucun doute nécessité un travail de recherche approfondi. À cela s’ajoute le fait que les comédiens et comédiennes doivent faire preuve d’un sens précis du timing pour intégrer dans l’intrigue de cette soirée théâtrale de trois heures tout de même la répétition complètement exagérée d’un baiser et la tentative désespérée d’enlever une combinaison en néoprène.

Les nombreux moments marquants de la vie des deux frères et sœurs ne sont pas classés par ordre chronologique. Lensing estompe largement la frontière entre réalité et fiction, entre le présent et l’instant qui vient de s’écouler. Les thèmes de la perte et du ralentissement d’une vie humaine – ici – de plus en plus solitaire sortent du temps. Ce que les protagonistes vivent, disent, rêvent et pensent est en partie impossible à situer.

À la fin, « tout le monde sera sauvé ». À la fin, la perception spatiale est réduite à néant lorsque les piquets sont enfoncés à coups de marteaux lourds. Le rouleau métallique est amené jusqu’à l’avant de la scène. Charlotte vit dans une maison de retraite. La mer dont elle est autrefois sortie, les fonds marins avec toutes leurs étoiles de mer et leurs poissons-lions, sur lesquels le plongeur cherchait au départ la mort, se sont rapprochés. Le robot soignant lui apporte un bonheur inespéré et illusoire, perverti et factice, à l’image de tant de chemins singuliers dans ces biographies, si avides de réconfort.